Plaisir et exigence, gages de raccrochage scolaire au Clépt

Sujet élu le 2 mai avec 51% des votes | rejoindre les 111 abonné·e·s
Débriefing de l’article mercredi 9 juin à 18h, plus d’infos.

Au Clépt, la relation entre élèves et profs se veut plus équilibrée et moins verticale, ce qui passe notamment par le tutoiement.

Le Collège-lycée élitaire pour tous (Clépt) de Grenoble est un établissement public pionnier en France : créé en 2000, il accueille des élèves de 15 à 23 ans, “décrocheurs” depuis plus de six mois qui ont souhaité reprendre leur scolarité. Loin d’une fatalité, le parcours de ces jeunes témoigne de la nécessité d’un environnement à l’écoute pour pouvoir raccrocher.

Une porte bleue au pied de la galerie de l’Arlequin. Presque invisible sans le panneau à côté : “C.L.E.P.T.” en grosses lettres, “Collège Lycée Elitaire Pour Tous (annexe Lycée Mounier)” en plus petites en dessous et à gauche les logos de la ville de Grenoble, de l’ancienne région Rhône-Alpes et de l’Europe. Quelques marches plus tard, un vaste couloir où se succèdent rangements de livres et affichages remplis de coupures de presse. Le tout éclairé par de larges fenêtres donnant sur l’immense parc de la Villeneuve. Nous venons de franchir le seuil de cet établissement pionnier dans la lutte contre le “décrochage” scolaire.

Au 84 galerie de l’Arlequin, à deux pas du parc de la Villeneuve.

En France, l’abandon des études concerne près de 80 000 jeunes, soit 8,2 % des effectifs. En 2010, la réduction du décrochage scolaire était l’un des cinq objectifs de la stratégie “Europe 2020”. Avec moins de 10 %, la France fait aujourd’hui figure de bon élève de l’Union. Mais à la fin des années 1990, le “produit de l’érosion scolaire” était deux à trois fois plus important. À cette époque, deux professeurs, Marie-Cécile Bloch et Bernard Gerde, alertent déjà sur le phénomène au travers de leur association La Bouture. Ce militantisme aboutit en 2000 à la création du Clépt. Vingt ans après, l’établissement accueille toujours une centaine d’élèves de 15 à 23 ans qui reviennent vers l’école après avoir “décroché” depuis plus de 6 mois. Aucun dossier scolaire n’est exigé en amont de cette reprise, mais un entretien pour envisager les motivations.

“C’est au Clépt que j’ai compris que je faisais partie des “décrocheurs”. On en discute beaucoup ici. Mais avant, je n’avais jamais entendu ce mot”, confie Aurélia, 18 ans, arrivée en février. “Pour moi, ça a commencé en 6e. Après ça a été crescendo jusqu’en 3e.” Finalement, elle décroche vraiment en octobre 2019, quelques semaines après son entrée en première de bac pro commerce. “Je voulais reprendre une autre filière, mais la responsable du lycée m’a clairement dit que je n’avais pas les capacités pour aller jusqu’au bac.”

Sur le seuil de cet établissement pionnier en France, livres et coupures de presse sont mis en avant.

“Aller en cours en pleurant”

Déscolarisée pendant plus d’un an, elle s’inscrit à la mission locale de Saint-Égrève qui lui parle du Clépt : “J’étais dans l’optique de vouloir faire une rentrée rapidement. J’avais déjà perdu un an et ça m’avait agacé. Je me sentais motivée plus que tout, je voulais prouver que moi aussi je pouvais avoir mon bac général.”

Kayla, 17 ans, est également arrivée en février après une année de décrochage, avec une histoire similaire : “En 3e, on m’a forcée dans mon orientation. On m’a mis en bac pro ASSP parce qu’on me voyait bien là. Je voyais que ça me plaisait pas. Mais les profs étaient pas du tout à l’écoute. Franchement, j’étais déprimée dès le lever, j’allais en cours en pleurant.” Elle aussi décroche peu après la rentrée avant de découvrir le Clépt par le biais d’une mission locale. Elle y démarre un mois après : “Totalement un autre monde. Maintenant, le matin je me lève, je me dis : Trop bien ! Je vais aller au Clépt, je vais apprendre des choses.

“Ici, les professeurs nous accompagnent vraiment”, poursuit Kayla. “Même à distance [avec les conditions sanitaires], ils nous envoyaient des messages pour savoir comment on allait.” Aurélia souligne également ce lien : “Si on est absent, ils vont pas en faire des caisses, mais essayer de comprendre.”

“Pour retrouver la notion de plaisir dans l’apprentissage, recréer un climat de confiance est essentiel” — Anthony Lecapre, professeur d’histoire-géographie au Clépt depuis 8 ans.

“Échanger en tant qu’humains”

Aurélia et Kayla sont dans le premier cycle du Clépt, dédié au raccrochage scolaire. Les élèves y restent entre six mois et trois ans selon le besoin, avec pour objectif la consolidation d’un certain nombre d’acquis. Et un pré-requis indispensable : “Recréer un climat de confiance est essentiel”, souligne Anthony Lecapre, professeur d’histoire-géographie dans l’établissement depuis 8 ans. “Bien souvent ces jeunes ont une image dégradée d’eux-même. Il s’agira donc de leur faire retrouver la notion de plaisir dans l’apprentissage et leur montrer qu’ils peuvent s’accrocher, tout en restant exigeant sur le contenu.”

Pour cela, le fonctionnement de l’établissement est repensé et resserré uniquement autour de l’équipe enseignante : pas de personnel de vie scolaire ou administratif, les enseignants s’acquittent seuls de ces tâches pour éviter les effets de cloisonnement. Un système de tutorat permet d’accompagner individuellement les élèves. Tous les jours, un professeur est aussi assigné “au couloir” afin d’être disponible et à l’écoute, notamment pour qui arriverait en retard ou sortirait de cours pour une raison ou une autre. Enfin, une après-midi par semaine est dédiée aux échanges entre collègues. Cette implication a un coût horaire : tout professeur du Clépt, certifié comme agrégé, est tenu de faire 27 heures hebdomadaires contre 18 dans un établissement plus “classique”.

“Ce qui se passe autour influe sur la manière d’apprendre”, témoigne Lina, 19 ans, dans une autre classe du premier cycle. “Le tutoiement, ça peut sembler rien, mais ça veut dire qu’on est en train d’échanger en tant qu’humain. C’est le côté suivi et soutien moral qui manque dans une école classique.” Le contenu des cours est lui aussi repensé : “Dans les autres écoles, les matières sont ultra-cloisonnées. Au Clépt, elles sont associées de manières complémentaires, comme la philo et les lettres.”

Aristote et Lavoisier, sciences sociales et expérimentales, scolastique, philosophie et démarche scientifique… Bienvenue dans un cours d’épistémologie.

Un enseignement emblématique du Clépt est le cours d’épistémologie, mêlant notions scientifiques et philosophiques. “Il va servir de colonne vertébrale. Faire le lien entre les différentes disciplines et développer l’esprit critique”, détaille Anthony Lecapre. “Les notions abordées vont ensuite être des fils que je vais pouvoir tirer dans mes cours d’histoire, par exemple. Montrer que le savoir ne vient pas de nulle part. Par contre, cela nécessite de recentrer l’enseignement sur un noyau dur essentiel de connaissances.”

“Une parenthèse de bien-être”

Lina espère passer en deuxième cycle à la fin de l’année, en classe de première. “J’ai repris le plaisir de revenir en cours, mais il me reste du chemin à parcourir pour raccrocher : j’ai encore des absences, même si j’en ai beaucoup moins. Et si je ne suis pas là, je rattrape.” Le second cycle au Clépt se rapproche plus d’un lycée “classique” avec un baccalauréat général en fin de parcours. Lina se voit bien continuer en fac : “J’aimerais faire un doctorat en psychiatrie. J’avais toujours eu ça en ligne de mire, mais j’avais un peu perdu l’espoir d’y arriver. Le Clépt m’a aidé à me redonner confiance pour l’avenir.”

Au-delà des singularités des parcours, la capacité retrouvée pour aller de l’avant revient dans tous les témoignages d’élèves. Celui de Cyril, 28 ans (dont neuf depuis qu’il est sorti du Clépt avec son bac en poche), les rejoint : “Entre “Clépteux”, on est tous d’accord sur ce point : ça a été une parenthèse de bien-être. On pouvait souffrir, on avait ce droit-là. On était écoutés. Il y a des valeurs, des passions, une énergie qui finissent par se coller à toi.” En fac de langues, Cyril finit néanmoins par décrocher à nouveau : “Mon impression est qu’on ne raccroche jamais vraiment. Quand tu fais un pas à côté du système, tu vas regarder et faire des choix marginaux par rapport aux autres. Sur les 70 personnes que je connais du Clépt, il y en a peut-être deux qui ont ensuite fait un parcours tout droit.” Après la fac, Cyril va s’engager comme bénévole à La Bouture, qui œuvre toujours en complément du Clépt ; puis faire de l’animation auprès d’enfants avant de finalement s’épanouir dans un café-jeux-restaurant grenoblois. “Ce côté découverte de qui je suis, ça me vient aussi du Clépt.”

Dessin de Simon Derbier : son travail est à découvrir ici.

Malgré les bons résultats du Clépt et son taux de réussite de plus de 90 % au baccalauréat 2019, l’avenir de l’établissement reste fragile. Comme en témoigne la pétition initiée par des anciens élèves l’an dernier avant que la rectrice d’académie se montre rassurante. L’année précédente, l’association La Bouture avait aussi dû licencier trois salariés pour éviter la liquidation judiciaire après des baisses de subventions. Aujourd’hui, les craintes de Marie-Cécile Bloch, désormais retraitée mais toujours active au sein de La Bouture, sont plutôt liées à la prochaine rentrée de septembre : “Une énorme vague de décrochage nous attend. D’après notre enquête auprès des chefs d’établissements, les confinements ont provoqué chez près de 80 % des élèves angoisses et quête de sens, avec le sentiment que cela ne va jamais finir. Le pire étant pour ceux qui sont arrivés en seconde sans avoir vraiment pu terminer le collège.”

Reportage et photographies Florian Espalieu.
Dessin de presse Simon Derbier.

J’ai raté un lien ?

Le CLÉPT — site du lycée.
La lutte contre le décrochage scolaire en France et le FSE — fse.gouv.fr.
Conclusions du 17 juin 2010 — Conseil Européen.
La Bouture — site de l’association.
Bac pro ASSP — page Wikipédia.
K fée des jeux — site de l’entreprise.
Madame la Rectrice, merci! — Change.org
Décrochage scolaire : obligée de licencier ses salariés, La Bouture se met en veille jusqu’en janvier 2019 — Place Gre’Net

Un commentaire vaut de l’or” — Ludovic Chataing, mai 2021.

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Tweet de suivi n°1 sur 5, publié le 10 juillet 2021
Tweet de suivi n°2 sur 5, publié le 31 juillet 2021
Tweet de suivi n°3 sur 5, publié le 21 septembre 2021
Tweet de suivi n°4 sur 5, publié le 19 octobre 2021

Les Villeneuves : déconcertante concertation

Sujet élu le 16 septembre avec 59% des votes | rejoindre les 101 abonné·e·s

Le processus de concertation se poursuit pour le projet de rénovation urbaine des Villeneuves de Grenoble et Échirolles qui devrait durer jusqu’en 2028. La Métro a ainsi invité les habitants à se prononcer sur l’aménagement du Parc Jean-Verlhac jusqu’au 26 octobre. Hasard du calendrier, la même semaine était célébré le premier anniversaire du Référendum d’initiative citoyenne (RIC) de l’Arlequin, qui avait vu une large victoire du “non” aux démolitions. Un résultat que continue à porter le collectif qui avait œuvré pour le mettre en place. Et qui entend dénoncer le passage en force de la mairie et de la Métro.

Rencontre au Patio entre la ville de Grenoble et des habitants du quartier*. © Ludovic Chataing

« Les commerces en orange, l’habitat en violet et en vert les espaces publics. » Avec la maquette du projet comme support, Séverine François fait le point sur les avancées du futur éco-quartier des Villeneuves. Le 15 octobre dernier, la cheffe de projet renouvellement urbain de la municipalité de Grenoble a donné rendez-vous à une petite dizaine d’habitants de l’union de quartier au Patio, espace de vie central situé 97 galerie de l’Arlequin.

Durant près de deux heures, en reprenant de temps en temps son souffle en décollant le masque de son menton, elle détaille la série de chantiers de ce projet gigantesque à plusieurs centaines de millions d’euros sur les trois secteurs constituant l’ensemble de la Villeneuve grenobloise : Arlequin, Géants et Village olympique. En face, les habitants réagissent, souvent positivement d’un « c’est pas mal, ça », ou font remonter certains soucis sur les aménagements déjà en place : « Le goudron noir au pied des immeubles, c’est pas terrible avec la chaleur qu’il y a déjà l’été dans cette crique. »

La maquette du quartier des Villeneuves indique les principaux travaux. © Florian Espalieu

Il est ainsi principalement question de rénovation : « en moucheté violet, ce sont les copropriétés privées, éligibles à l’opération Mur|Mur », programme d’aide à l’isolation thermique mis en place par la Métropole. « Pour nous, il y a eu une prise en charge de 40 %», abonde un propriétaire dont le bâtiment a pu en bénéficier.

Le processus de concertation a ainsi pu donner lieu à de véritables réussites, comme celle sur le collège Lucie Aubrac fin 2017 : « un questionnaire a d’abord été élaboré par le département avec les parents d’élèves avant d’être ensuite envoyé à tous les habitants du quartier », rappelle Benjamin Bultel, journaliste au Crieur de la Villeneuve, qui a suivi de près le dossier. Résultat : près de 2500 réponses.

Actuellement, c’est un autre questionnaire, plus simple, qui sert de base à une nouvelle consultation. Celle-ci porte sur l’aménagement du parc Jean-Verlhac, l’un des plus grands de la ville : « Une étude est en cours pour savoir s’il serait possible de rendre la baignade réglementaire dans le lac », indique Séverine François. La concertation lancée en juillet a été prolongée. « Cela devait s’achever le 10 octobre », précise Aurelia Haller, chargée de la participation projet de rénovation urbaine pour la Métropole. « Mais tout ce qui s’est passé cet été n’a apparemment pas été visible pour les habitants. Et quand nous sommes revenus vers eux en septembre, il ne restait que six semaines. On a donc prolongé jusqu’au 26. » À l’issue de cette phase, un concours national devrait être lancé, « avec l’idée d’ouvrir le parc vers l’extérieur. »

« Un projet absurde » pour ses opposants

L’ouverture du parc implique la démolition de bâtiments : celui du Centre communal d’action sociale (CCAS) devrait donc disparaître et ses bureaux être déplacés en face de la MC2 dans les anciens locaux du Crédit agricole, rue Claudel. Sont également voués à la démolition le foyer Adoma et les logements du 20 galerie de l’Arlequin. « Une entrée nord au caractère emblématique », pour Élisa Martin, première adjointe au maire de Grenoble, déléguée aux quartiers populaires et à l’égalité républicaine, et « cheffe d’orchestre » du projet au niveau de la municipalité, pour qui « une remise en cause de ces quelques démolitions n’est pas envisageable ».

Dessin réalisé par Simon Derbier : son travail est à découvrir ici.

Quitte à froisser une partie des locataires des logements sociaux qui contestent cet aspect du projet. Avec pour argument principal le résultat au Référendum d’initiative citoyenne (RIC) sur les démolitions. Celui-ci avait été organisé il y a presque un an jour pour jour, du 14 au 20 octobre, « dans la lignée des revendications du mouvement des gilets jaunes », et avec le soutien d’un collectif. Et un verdict sans appel au moment du dépouillement : 365 personnes soit près de 70 % des 526 votants s’étaient prononcés contre. Un chiffre loin d’être anodin comparé aux 718 électeurs ayant voté pour la liste Grenoble en commun d’Éric Piolle au second tour des municipales des six bureaux de la Villeneuve.

« La Ville va-t-elle oser passer en force ? », s’interroge David Bodinier, membre du collectif du RIC et de l’Atelier populaire d’urbanisme de la Villeneuve. « Nous avons quand même fait deux pétitions de 2000 signatures, suivies par un débat au conseil municipal, puis un RIC… D’autant que ce projet est absurde. La Villeneuve telle qu’elle avait été conçue présente de vraies qualités, et quelques défauts qui peuvent être corrigés sans démolir. Les déplacements font partie de ses points forts, car tout est accessible à pied. Et aujourd’hui, ce projet démantèle l’Arlequin, ce qui entraînerait un espace incohérent, sans passerelle, avec un dédale d’escaliers. »

David Bodinier reste impliqué dans ce projet de rénovation des Villeneuves. © Florian Espalieu

Il défend également la légitimité du RIC par sa démarche : « Tout a été organisé dans des conditions rigoureuses, sous la supervision de journalistes, d’universitaires et d’élus d’opposition. Aujourd’hui, notre initiative est même nommée parmi les finalistes d’un concours international, ce qui prouve sa valeur, bien au-delà de l’échelle locale. »

Un exercice qui permettrait même, selon lui, de renouveler l’intérêt des citoyens. « La démocratie participative est déjà une évolution par rapport à la démocratie représentative. Mais là, on aurait tout pour aller au-delà avec une démocratie d’interpellation. Et au final, on se retrouve avec une concertation tout ce qu’il y a de plus classique. »

La parole diluée des habitants

Mais l’écueil semble être plus structurel qu’une simple divergence de points de vue sur l’urbanisme. Car la concertation a bien eu lieu, notamment au printemps 2015, avec la semaine de la co-construction. Celle-ci a réuni habitants, élus et l’Atelier populaire d’urbanisme de la Villeneuve. Cette collaboration a abouti au dépôt d’un premier dossier auprès de l’Agence nationale de rénovation urbaine (ANRU) en juin 2016. « Il n’était alors prévu que de la rénovation, pas de démolition, conformément aux vœux des habitants », assure David Bodinier.

Sauf que le projet ne convient pas à l’ANRU qui juge le quartier trop dense. Gilles Kuntz, ancien élu municipal (2001–2014) proche de la majorité actuelle et habitant de la Villeneuve connaît bien le problème : « C’est toujours le même chantage qui est fait. Le discours, c’est : “Vous aurez des sous si vous démolissez suffisamment. Revoyez votre copie !” »

Et David Bodinier d’enchérir : « Le souci, c’est que devant l’ANRU, les habitants ne sont plus là. » Un second dossier planifiant un certain nombre de démolitions est alors déposé en décembre 2016. « Éric Piolle aurait dû revenir vers les habitants, mais il ne l’a pas fait », s’insurge le militant du collectif du RIC Arlequin. « Il fallait faire comme l’ancien maire Hubert Dubedout, arrivé en 1965, alors qu’un projet était déjà dans les tuyaux. Il est monté à Paris pour taper du poing sur la table : “L’urbanisme ne se décide pas à Paris ! Il se décide à Grenoble!” Et il a tout remis à plat. »

Gilles Kuntz rappelle toutefois que la Villeneuve a été construite au début des années 1970 soit à la fin des Trente glorieuses (1946–1975), à une époque où l’économie était florissante. « Aujourd’hui, le rapport de force avec l’ANRU n’est pas du tout le même. Ils apportent un tiers des financements et sans eux, le projet ne peut pas se faire. »

Sans surprise, Élisa Martin n’est pas non plus tout à fait du même avis. Certes, l’élue reconnaît volontiers « une certaine vision parisienne » lors des premières discussions avec l’ANRU en 2014, lors de l’arrivée de la municipalité Piolle pour son premier mandat : « Ils voulaient découper la galerie de l’Arlequin en morceaux, en démolissant massivement. » Mais elle soutient que cela a évolué dans le bon sens depuis : « Nous sommes arrivés à plus de complexité en réduisant de manière considérable le nombre de destructions. Le point de vue des habitants a d’ailleurs été un levier important de négociation. »

D’autre part, elle assure que « l’équipe municipale a toujours été réticente à la démolition comme seule réponse aux problèmes ». Elle assume pour autant celles prévues sur l’entrée nord : « Il faut regarder la globalité et la réalité de ce qui est détruit : cela se limite vraiment au minimum. » Et de rappeler le résultat des récentes élections : « Nous avons la légitimité du suffrage universel. »

Pourtant, l’ancien élu Gilles Kuntz admet que le processus de concertation pêche parfois par certains aspects. « Il existe toujours des couches intermédiaires entre les habitants et ceux qui dessinent les projets. » La conclusion de David Bodinier est plus tranchée : « Quand les habitants ne participent pas, on dit qu’ils sont absents. Et quand ils donnent leur avis, on ne retient pas leurs initiatives. C’est tout le paradoxe de notre démocratie. »

“La nécessité d’une approche grand public” à la Villeneuve d’Échirolles

Pour Nizar Baraket, cadre de la ville d’Échirolles, la question de la concertation ne repose pas tout à fait sur les mêmes bases qu’à Grenoble, en raison d’une population qui se renouvelle beaucoup plus vite.

« Nous nous trouvons dans un des secteurs les plus pauvres de la Métropole. La mixité sociale est ici plus grande à Grenoble, tout comme la diversité associative. Si l’on compare le nombre de structures d’économie sociale et solidaire, il est de un sur trois en faveur de nos voisins.

Ainsi, les personnes d’ici se projettent moins dans l’avenir d’un quartier qu’ils envisagent souvent de quitter dans un futur assez proche. Du fait de ce grand renouvellement de la population, nous devons avoir une approche très grand public et aller chercher les participants. Par exemple, nous prévoyons d’organiser des forums deux fois par an sur tous les sujets qui traitent de l’urbain. Bien sûr, étant donné le contexte sanitaire, nous allons sans doute devoir nous adapter.

Par ailleurs, nous avons aussi des conseils citoyens qui ont été assez actifs. Et des scenarii sont pré-étudiés par des cabinets d’études, qui partent avec un carnet de recommandations issus des discussions avec les habitants. »

Reportage de Florian Espalieu
Infographies Rémy Graptin
Dessin de presse Simon Derbier

*La première photo a été modifiée en raison de droits à l’image.


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La Mut’ : un repreneur, sérieux ?

Sujet élu le 2 juillet avec 45% des votes | 108 abonné·e·s

Près d’un an après avoir été entamé, le feuilleton de la vente de la clinique mutualiste de Grenoble (GHM) touche à sa fin. Un seul candidat à la reprise est désormais en lice : il s’agit du groupe Doctegestio. Un acteur qui suscite pour le moins la méfiance.

“La santé n’est pas à vendre, la Mut non plus” affiché le 6 juillet devant la Mut’ en attendant le choix du repreneur.

Ce lundi 6 juillet, les banderoles sont de sortie devant le Groupe hospitalier mutualiste de Grenoble (GHM). Une fois de plus cette année. Histoire de mettre (encore) la pression au conseil d’administration de l’Union mutualiste pour la gestion du GHM (UMGGHM) qui se réunit dans l’après-midi. Quelques heures plus tard, la décision tombe via un communiqué : « l’UMG GHM entre désormais en “négociation exclusive” en vue de la reprise du deuxième acteur de la santé de l’Isère. C’est le projet porté par Doctegestio qui a été retenu à la majorité absolue. »

La fin d’un long suspense, débuté un an plus tôt (voir chronologie ci-dessous). Celui de la vente du second Établissement de santé privé à but non lucratif (Espic, pour Établissement de santé privé d’intérêt collectif) de France, qui compte plus de 430 lits et qui emploie 1100 salariés et 200 médecins. Exit donc la candidature conjointe du Centre hospitalier universitaire (CHU) et de l’Agduc (association grenobloise pour la dialyse des urémiques chroniques) qui avait les faveurs des usagers en tant qu’acteur non lucratif, de même que celle du troisième candidat Vivalto.

Depuis, Bernard Bensaid, le président de Doctegestio, a rencontré une partie du personnel. « Des retours que j’en ai eu, il ne souhaite pas changer grand-chose », rapporte Sylvie*, infirmière du GHM. « Sur le papier, c’est plutôt sympa : il conserverait le statut d’Espic, il n’y aurait pas de licenciement et il garderait les salaires et les primes. » Pour autant, tous les doutes ne sont pas levés. « Je sais qu’il n’a pas une bonne réputation », poursuit l’infirmière. « J’ai eu des échos par des collègues comme quoi il aurait un certain nombre de procès aux fesses, et que ça s’était mal passé ailleurs. Après, je me méfie des bruits de couloirs. Mais c’est sûr que nous ne sommes pas très sereins. Des négociations seraient encore en cours donc nous attendons de voir. »

Le responsable du pôle cancérologie, le Docteur Nicolas Albin souhaite désormais aller de l’avant : « Ce n’était certes pas notre favori, car il n’a pas une grande expérience des hôpitaux, et sa réputation n’est pas très flatteuse. Mais il est difficile de le condamner, car il coche quand même un certain nombre de cases, en répondant positivement à des problématiques que nous soulevions sur le maintien des salaires, des activités et du statut d’Espic. Il est venu nous présenter un projet avec des assurances sur le domaine de la cancérologie notamment. Donc les médecins ont pris acte de cette décision d’Adréa et ne vont pas aller contre. Nous souhaitons désormais passer à autre chose après cette période qui a été assez difficile à vivre et ne pas retarder les échéances. Tout en restant vigilants sur la suite des événements. »

Le collectif d’usagers n’abdique pas

Pour d’autres, la lutte continue. Thierry Carron, délégué syndical Force ouvrière, est ainsi très dubitatif sur la venue de Bernard Bensaid : « Il est venu pour nous dire que tout allait bien se passer. Mais pour résumer, si Doctegestio reprend la clinique, ce sera du sang et des larmes. Il va vouloir résorber la dette de 22 millions en faisant cravacher le personnel. Et dans un ou deux ans, ce sera une catastrophe pour nous et les patients. » La bataille n’est pas encore terminée puisque le 15 septembre, le Comité social et économique (CSE) où siège les syndicats se réunit. Celui-ci pourrait demander un audit pour vérifier que le repreneur a les capacités financières de mener à bien la reprise.

Dans ce combat, est aussi présent le collectif des usagers depuis le début. Celui-ci a presque tout fait pour s’opposer à la vente : pétition, projet de société coopérative, sans compter le nombre de manifestations devant le GHM ou les bureaux d’Adréa.

Le collectif des usagers avait notamment été à l’initiative d’un projet de Société coopérative d’intérêt collectif (Scic) finalement écarté par Adréa en mars.

Pour Hervé Derriennic qui en est l’une des voix, la décision de désigner Doctegestio comme repreneur est une douche froide : « Ce choix est le pire qui pouvait être fait. Pire que Vivalto (l’autre candidat privé, NDLR) qui a au moins de l’expérience dans le domaine de la santé. Doctegestio n’est pas du tout un spécialiste de ces questions-là. Pour être choisis, ils ont dit oui à tout, quitte à demain revenir dessus pour se déjuger. Et pour être sûr de gagner, ils se sont associés avec Icade, un partenaire semi-public pour mettre le plus d’argent sur la table. » Un montant compris entre 72 et 75 millions d’euros est évoqué, même si ce chiffre n’est pas confirmé par Bernard Bensaid (article abonné·e·s Dauphiné-Libéré). Le groupe Icade est quant à lui une filiale de la Caisse des dépôts et consignations, détenu à 40 % par celle-ci.

« Paradoxalement, ce partenariat nous donne un angle d’attaque fort », assure Hervé Derriennic. « Car une grande partie de l’argent apporté lors de cette vente provient d’Icade. Or, cet organisme semi-public participe à un projet qui va à l’encontre des pouvoirs publics que sont la Ville, l’agglomération et le Département. Nous avons déjà rencontré le 10 juillet le maire de Grenoble Éric Piolle, le président de la Métro Christophe Ferrari et la députée Camille Galliard-Minier (suppléante d’Olivier Véran, devenu ministre de la Santé). Et nous avons demandé à ces élus de faire pression sur Icade pour qu’il se retire. D’ailleurs, la seule réserve émise à propos de cette vente a été émise par Icade et porte sur la préemption des bâtiments. Une menace que peut notamment brandir la Métro pour le pousser à faire machine arrière. » Ce recul pourrait permettre aux autres candidats à la reprise, évincés en juillet, de revenir dans la course.

Autre levier pour les opposants à la reprise par Doctegestio : amener certains administrateurs de l’UMGGHM à déposer un recours pour défaut d’information avant la décision. « Le document distribué par Adréa pour éclairer le choix ne comportait rien, aucun chiffre », clame Hervé Derriennic. Le 6 juillet, trois membres du conseil d’administration, affilié à la Mutualité française de l’Isère (MFI), mais minoritaires faces aux six administrateurs d’Adréa, s’étaient prononcés en faveur du partenariat Agduc-CHU et contre Doctegestio.

Avant d’aller taper dans la balle avec Éric Piolle dans le cadre de la campagne électorale pour les élections municipales, François Ruffin était venu soutenir les salariés du GHM le 13 mars.

Doctegestio est-il un repreneur sérieux ?

Si Doctegestio provoque à ce point l’inimitié de ses opposants, c’est parce qu’il traîne une réputation sulfureuse. Michel Abhervé, ancien professeur d’économie sociale et solidaire pendant plus de dix ans à Marne-la-Vallée, et désormais à la retraite, en fait régulièrement état sur son blog. « Je me suis intéressé au groupe Doctegestio quand ils ont affirmé qu’ils étaient dans l’ESS, qu’ils étaient les meilleurs là-dedans et ont tenté de donner des leçons à tout le monde. Or, ils ne sont pas dans l’ESS puisqu’il s’agit d’un groupe privé, né dans la gestion immobilière et qui a compris qu’il y avait de l’argent à se faire dans le médico-social. »

Selon cet universitaire, leur stratégie « malsaine » est « toujours la même » : « Ils arrivent en disant qu’ils vont reprendre l’ensemble des salariés. Donc ils sont choisis car ils semblent être la meilleure offre. Mais quand on reprend une entreprise d’aide à domicile dont la quasi totalité des dépenses est représentée par les coûts salariaux, la seule manière de réduire ces dépenses est de pressuriser les employés. Et en général, quand on regarde les structures un an après l’entrée de Doctegestio, un quart des effectifs est parti. » Comme ce fut le cas dans une clinique de Seine-Saint-Denis appartenant au groupe.

Reste une question que Michel Abhervé, comme beaucoup d’autre sans doute, se pose : « Pourquoi Adréa a choisi cet acteur-là ? » Il avance une hypothèse : « La véritable expertise du groupe Doctegestio, et qu’on ne peut leur enlever, est la gestion immobilière. Ce qui est en général l’une des faiblesses de l’ESS. Or, il me semble que dans le cas du GHM, l’immobilier joue justement un rôle. » En effet, un montage financier un peu particulier (article abonné·e·s Place Gre’Net) unit le GHM à son propriétaire la société civile immobilière Scimi, également sous la coupe d’Adréa : le GHM, déficitaire, paie ainsi un loyer à la Scimi. Mais aussi taxe foncière et travaux d’entretien et de rénovations… à une société par ailleurs bénéficiaire. Et l’ancien professeur de conclure : « Ce dont je suis sûr, c’est que Bernard Bensaid est intéressé par cet aspect immobilier. »

Un autre acteur dauphinois de la santé en lien avec Doctegestio

Avant de se positionner comme repreneur potentiel du GHM, Doctegestio était déjà présent en Isère. Depuis décembre 2018, Bernard Bensaid est le président du Conseil d’administration de l’association d’aide à domicile Aappui, basée à Meylan. Cette structure spécialisée dans le handicap existe depuis 1997. L’une de ses cofondatrices, Emmanuelle Tachker-Perli, en est toujours la directrice, et ne voit que du positif à l’arrivée de Doctegestio :

« D’une part, nous n’avons pas été repris, mais nous nous sommes adossés à Doctegestio. C’est à dire que nous sommes encore autonomes. J’avais rencontré M. Bensaid en septembre 2018, et nous avons conclu ce partenariat en décembre 2018. Il est président et a son mot à dire, mais il nous laisse travailler. Et s’il n’avait pas été là pour injecter de l’argent, nous aurions sans doute dû licencier du personnel.

La surcharge de travail a plutôt été pour les cadres lors de la mise en place de ce partenariat que pour le personnel. Certes, cela était assez effrayant au départ. Mais cela nous a permis une mutualisation, une digitalisation de nos services supports, qui ont permis une meilleure organisation du travail et au final une amélioration des conditions de travail. D’autre part, les salariés ont ainsi accès à des avantages au niveau du groupe, ou ont la possibilité de travailler ailleurs en France dans d’autres structures s’ils le demandent.

Concernant le GHM, je ne me fais franchement pas d’inquiétude : Bernard Bensaid nous en a déjà parlé pour savoir si nous serions capable de prendre en charge des personnes en sortie d’oncologie, ou de gériatrie comme nous le faisons déjà avec le CHU. L’idée étant d’avoir un parcours de soin global. »

Un témoignage à nuancer, au moins pour partie. Car certaines sources nous ont donné une version sensiblement différente de l’arrivée de Doctegestio : à savoir que celle-ci n’avait pas été le fait d’une volonté interne de l’association, mais avait été imposée par le Département de l’Isère, principal interlocuteur de l’association au travers de la Prestation de compensation du handicap (PCH) ou de l’Aide personnalisée à l’autonomie (APA). Pour autant, ces mêmes sources soulignaient le sérieux d’Aappui avant la venue de Bernard Bensaid, sans savoir dire quelle était l’influence de celui-ci dans l’organisation actuelle.

Reportage, frise chronologique et photos de Florian Espalieu, journaliste web grenoblois.

*Le prénom a été changé.


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