Vivre la guerre à distance : l’interview d’Ekaterina.

Cette interview long format a été réalisée le vendredi 29 avril 2022 sur L’avertY suite au vote début mars des internautes où le sujet “Comment est vécu le conflit Ukraine-Russie depuis Grenoble ?” a récolté le plus de voix, à égalité avec l’article sur les femmes scientifiques (disponible ici). 

Pour commencer, est-ce que tu peux te présenter en quelques mots ? Qui tu es, et ce que tu fais dans la vie.

Je m’appelle Ekaterina, je suis d’origine russe. Je suis venue en France en août 2019 pour faire mon Master. J’aimerais bien faire une thèse mais c’est compliqué de prévoir quelque chose. J’ai fait un Master en information-communication, puis j’ai décidé de changer de parcours. J’ai été acceptée en Master littérature et langues étrangères, ce que je fais pour le moment. En deuxième année. Je suis censée rendre mon mémoire à la fin de l’année, mais vu tout ce qui se passe, j’ai pris un arrêt maladie. Depuis fin février. Je serais peut-être obligée de prolonger le cursus l’année prochaine pour finir le Master.

En tant qu’étudiante, on peut donc être en arrêt maladie ?

En fait, je suis passée au service accueil handicap. Je suis considérée comme handicapée partiellement, au niveau moral ça ne se passe pas très bien. 

Est-ce que tu as déjà visité l’Ukraine ?

Oui, deux fois. J’ai visité la Crimée avant 2014 avec ma mère, plus pour se baigner. Et ensuite j’ai visité Kiev en décembre 2013, quand la révolution en Ukraine a été déclenchée. On ne savait pas. On y est allé comme touriste. J’ai vu Maïdan, j’ai vu les policiers, les personnes armées… Après ça, je me souviens début 2015 que le service de sécurité d’État russe est passé chez moi en Russie pour me poser la question : est-ce que vous avez visité Kiev ? Si j’ai bien compris, ils surveillent les personnes, les Russes, qui étaient présents à Kiev à ce moment-là.

Avant le conflit de cette année, comment as- tu vécu ces événements de 2013 à 2015 ? Est-ce que c’était bizarre ou normal ? Qu’en as-tu pensé ?

À ce moment-là, j’étais dans la ville où je suis née à Kirov. C’était super bizarre, et ça m’a fait peur parce qu’on ne sait jamais. En Russie, on ne sait jamais. Si la police vient chez toi, il faut se poser des questions. Après, je n’ai pas eu de problème, jamais. Avec l’annexion de la Crimée et la guerre du Donbass qui a commencé, bien sûr on avait un peu peur. Moi et ma famille. 

Le conflit Ukraine-Russie de cette année a débuté il y a déjà plus de deux mois, le 24 février 2022, suite à la décision du président russe Vladimir Poutine d’une offensive militaire contre l’Ukraine. Comment as-tu vécu cet événement ?

Très mal. Je me souviens très bien. Je me suis réveillée, j’allume mon téléphone, je vois 10 000 messages, 10 000 appels. J’ai appelé ma mère. Ma mère était en larmes. Elle m’a dit, “je ne sais pas ce qu’il va se passer pour nous. Je ne sais pas comment vivre”. Elle était en panique. La tension commençait à augmenter. Car après, j’ai appelé mon père, ma grand-mère, mes ami·e·s. Les trois premiers jours c’était l’enfer, vraiment l’enfer. C’était un choc. Personne ne s’y attendait. Même si les armées russes étaient proches, tout le monde pensait en Russie que c’était pour faire peur en Ukraine. Mais que ça puisse se transformer en guerre, non. C’était un choc. 

Est-ce que depuis tu suis l’avancée du conflit en détail jour après jour ? Après ce choc, comment as- tu réagi sur le plus long terme ?

Les premiers dix jours, j’ai vraiment suivi de près. Où est-ce qu’ils vont, où ils bombardent, où ils attaquent, où ils reculent. Après en avoir parlé avec mon psychologue, il m’a dit d’arrêter parce que ça détruit la personnalité. Maintenant, oui bien sûr je me renseigne, une ou deux fois par jour et ça suffit parce que sinon c’est trop compliqué pour le moral. En 2014, c’était mieux vécu parce qu’il n’avait pas déclaré la guerre, “l’opération militaire” comme il appelle ça. On avait quand même l’impression que c’était surréaliste, parce que l’Ukraine c’est notre peuple frère. On annexe la Crimée… personne ne comprenait. Après, bien sûr, on s’habitue à tout. Par rapport à aujourd’hui, on n’avait pas vraiment peur.  

Parmi la population russe, on a l’impression que les informations qui sont reçues ne sont pas les mêmes qu’en France. Toi qui es en France et qui est Russe, est-ce que tu as une analyse de ça ? Comment tes proches en Russie voient le conflit ? Et est-ce que tu notes un décalage ? 

Il faut dire qu’en Russie la propagande fonctionne très bien. Les gens y croient, les gens regardent beaucoup la télé. Donc la propagande se fait à travers la télé. Elle fonctionne depuis longtemps. C’est un effet cumulatif. Ils ont peur de voir la vérité et préfèrent regarder ce que dit la télé. Pour se protéger, peut-être. Par rapport à ma mère, à mes proches, ils sont contre tout ça. Ne sont pas d’accord avec ça. Mes parents ne regardent pas la télé. 

Ils s’informent comment ?

Tout en ligne. L’État a rendu ça super difficile. Il y a une liste en Russie, de médias “agents étrangers”, je ne sais pas comment traduire, qui sont financés par les acteurs étrangers. C’est un peu comme les ennemis du peuple dans l’Union soviétique. Les médias dans cette liste, les médias d’opposition, sont bloqués. Donc pour avoir l’accès, il faut un VPN. Je sais que ma mère utilise un VPN. Sinon pas mal de médias d’opposition ont été fermés, les journalistes ont été obligés de partir. En France, je sais qu’il y a des journalistes d’opposition qui sont venus.

Il y a aussi Instagram qui a été restreint d’accès en Russie le 11 mars.

Instagram et Facebook. Il faut avoir un VPN.

Tes amies continuent d’y aller avec un VPN ?

Oui.

Est-ce que tu as des nouvelles de tes ami·e·s en Russie ? Est-ce que tu connais des gens qui sont témoins de l’activité militaire ? Ou bien ça ne change rien à leur quotidien ? Il y aussi l’empêchement de manifester…

Tu ne peux pas, c’est super dangereux. Tu ne risques pas seulement d’être emprisonné, tu risques de devenir handicapé. Les policiers sont agressifs en Russie. Ma copine m’a raconté qu’elle connaît des femmes, dont leur fils font la guerre en Ukraine. Cela paraît super bizarre, mais il y a deux types de mères : des super inquiètes qui disent “je ne sais pas où il est”, et d’autres qui disent “ils se battent pour nous, contre les nazis. S’il meurt, il meurt pour la patrie”, donc ça va. C’est assez choquant. 

Pour toi, au quotidien, qu’est-ce que ça change qu’il y ait la guerre en Ukraine ? Tu as dis que tu étais en arrêt maladie…

Pour les études, j’ai dû arrêter parce que je ne peux plus me concentrer. Je ne peux plus travailler. J’ai vu un médecin. Ça m’oblige à prolonger mon cursus. Toutes les sanctions contre la Russie, c’est nous qui subissons, c’est pas le président Poutine. 

Lesquelles ?

Tout ce qui est financier. Depuis que Visa et MasterCard ont été arrêtés en Russie, je ne peux plus utiliser mes cartes russes. J’en ai quatre, et à chaque fois c’est refus. 

C’est arrivé quand ?

À partir du 11 mars, début mars. Ça a été bloqué direct.

Comment tu te débrouilles, du coup ?

J’ai une carte française. Heureusement, j’avais un peu de sous. Avant la guerre, je travaillais en ligne aussi pour “Le Média” russe. Je rédigeais les textes en ligne. Depuis le début, mon employeur m’a appelé pour me dire que c’était fini, “on ne peut plus te payer parce qu’on a perdu de l’argent”, à cause des sanctions. Ils ont gelé les transactions financières. Il a perdu au moins la moitié de son argent. Donc j’ai perdu mon travail. En Russie les cartes fonctionnent parce que c’est la banque centrale qui assure le fonctionnement des cartes Visa, MasterCard. Mais pour les Russes à l’étranger comme moi, rien ne fonctionne. 

C’est bizarre parce que les sanctions ont visé le pouvoir, le gouvernement, mais ils visent des gens déjà obligés de fuir la guerre à l’étranger, qui sont contre, qui protestent. 

Quelles sont les autres contraintes que tu as vécues ?

La russophobie. Des fois, j’hésite à parler russe, surtout quand je vois qu’il y a des Ukrainiens. Par exemple, je suis allé à la messe à l’église orthodoxe grecque, et en sortant de l’église il y avait des ukrainiens installés devant l’entrée. Ils ont vendu des roses en disant qu’ils vont donner cet argent là aux réfugiés. Ils avaient des drapeaux ukrainiens donc c’était assez évident. 

Avant ça, tu as parlé avec des Ukrainiens ?

Oui, j’ai un ami ukrainien, ici en France. Il est super gentil, je l’aime bien. Mais en mars, j’ai décidé de prendre un peu de recul parce que, oui, il était envahi par les émotions. Des fois, il est assez agressif par rapport aux Russes en général, ce qui me gêne. 

J’ai eu la situation de la russophobie de l’autre côté. Dans la résidence universitaire où j’habite, je connais un étudiant qui est Franco-Russe. Son père est Français. Sa mère est Russe. Il a deux passeports aussi. Lui, il m’a vraiment insulté parce que je suis contre la guerre et qu’il est pro Poutine. Il m’a insulté à mort.

Qu’est-ce que tu as pu faire suite à ça ?

J’ai signalé à l’université, à la cellule anti-discrimination et harcèlement. Mais je n’ai pas de retour. Parce que ça s’est passé dans les résidences Crous.

Tu le croises encore ?

Oui, je le croise mais on ne parle pas.

Est-ce que tu subis d’autres choses ?

Non, en général les Français sont super gentils avec moi. Au moins ceux que je connais. Ils me soutiennent. Quand tu passes dans la rue, ils ne peuvent pas savoir si je suis Russe ou pas. Je voulais même aider les réfugiés, parce qu’ils ne parlent pas Français. Comme je parle Russe, moi je pourrais les aider, mais j’en ai parlé avec mon psychologue et m’a dit que peut-être ce n’est pas la meilleure idée maintenant.

Est-ce que c’est possible de revoir ta famille prochainement ?

Pas vraiment. Ce qui est vraiment pénible, c’est que je ne suis pas retourné en Russie depuis 2019, avec le Covid, le premier confinement, le deuxième, etc. Maintenant c’est la guerre, l’espace aérien européen est fermé pour les Russes. Il faut passer soit par la Turquie, ou l’Azerbaïdjan. C’est super long, c’est super cher et c’est assez dangereux. Donc je n’ai pas vraiment d’idée de comment aller voir ma mère. 

Vous en avez parlé avec ta mère ? Est-ce que toi tu voudrais plutôt revenir en Russie dès que possible ou est-ce que tu envisages de rester là un peu plus longtemps après les études ? 

Je veux faire une thèse. Je voudrais bien que ma mère puisse venir en France, mais c’est aussi pas évident parce que l’ambassade française en Russie ne donne pas forcément de visa dans la situation actuelle.

Est-ce que tu as déjà participé aux élections en Russie ? Est-ce que Vladimir Poutine va se maintenir au pouvoir d’après toi ? Quelle est ta vision du chef d’État ?

Je peux dire que je n’ai jamais voté pour Vladimir Poutine. Jamais. Ni pour le parti qu’il représente, la Russie unie. Je pense que maintenant, lui, il est piégé. Il ne peut pas partir. Même s’il veut, je ne vois pas. S’il part, il n’est pas sécurisé. Je pense qu’il va essayer de rester jusqu’à la mort. Je ne vois aucune option, vraiment. 

Est-ce que jusqu’ici les résultats des élections ont été respectés ? Comment tu analyses qu’il puisse rester encore et encore ? Il a fait en sorte de changer la constitution pour pouvoir éventuellement se trouver un rôle à la suite de son mandat, censé se terminer en 2024. Est-ce que tu as un espoir que ça évolue ?

Non, je n’ai pas d’espoir, surtout dans le contexte actuel. Par rapport aux élections : oui, il y a des fraudes. Mais je pense que même sans les fraudes, il gagne. Encore une fois, la propagande marche très bien. Les gens regardent la télé, pensent que c’est le meilleur président, qu’il nous protège contre les nazis. Qu’il faut répéter le scénario de 1945, quand on a gagné contre les nazis. 

Le 9 mai c’est une fête nationale russe ? 

Oui c’est comme le 8 mai en France, nous c’est le 9 mai. C’est le jour de la victoire contre les nazis. 

D’après ce que j’ai lu, l’offensive russe dans le Donbass a pour but d’obtenir des images, des preuves que la mission est accomplie pour libérer le Donbass. Tu penses qu’elle va se passer comment cette fête cette année ? Qu’est-ce que tu peux nous dire sur cette fête ?

Il y a une grande parade militaire sur la place rouge où le président et tous les ministres sont présents. C’est vraiment comme le 14 juillet en France, je pense. Oui c’est la fête la plus patriotique. Poutine l’adore cette fête. On a des hélicoptères, des avions qui chassent les nuages pour qu’il ne pleuve pas. Pour qu’il fasse beau sur la place rouge, et ça coûte super cher ! Mais c’est vrai. Dans le contexte actuel, ce n’est pas possible de faire la fête. Pour moi non. Mais pour eux, oui, c’est montrer le patriotisme. On verra. Tous se demandent comment va se passer le 9 mai. On ne sait pas trop.

Est-ce que tu veux rajouter un petit mot de la fin ? Quelque chose qu’on n’aurait pas dit et que tu aurais envie de dire ?

Je voulais mentionner un truc. Ils ont choisi le symbole Z, comme le symbole de la guerre. Si j’ai bien compris, ce sont les symboles des chars de l’armée de terre. Les médias de la propagande choisissent ça comme symbole de la victoire contre le nazisme. Ma mère raconte qu’ils mettent ce Z partout : sur les bâtiments, les transports, même dans les magasins “Nous sommes avec nos militaires”. Ça énerve ma mère, très angoissée par ça. C’est grave quand même.

Interview réalisée par Ludovic Chataing.

27% de femmes scientifiques en France, et à Grenoble ?

Illustration : Une chercheuse travaille à la mise en place de cristaux de protéine sur une ligne de rayons X de l’Installation européenne de rayonnement synchrotron (ESRF) de Grenoble.

Sujet élu le 2 mars avec 36% des votes, à égalité | rejoindre les 82 abonné·e·s

Selon l’Institut de statistique de l’UNESCO, en 2019 moins de 30% des chercheurs dans le monde sont des chercheuses. En France, elles sont seulement 27%. Et à Grenoble ? 

Le bassin grenoblois est réputé pour être un des centres scientifiques français majeurs. Pourtant, on compte peu de femmes dans les sciences dites “dures” (mathématique, physique, informatique…). D’après le dernier rapport de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) consacré aux parcours scolaires et universitaires des filles et des garçons datant de 2022, les filles s’orientent moins vers les filières scientifiques, sauf celles liées au secteur de la santé. Dans la voie générale, et si on enlève les Sciences de la vie et de la terre, elles ne sont que 35% en spécialité maths/physique-chimie, 13% en maths/sciences de l’ingénieur et 11% en maths/numérique, sciences informatiques.

Extrait du dernier rapport de la DEPP, concernant la part de femmes dans l’enseignement supérieur.

Dans l’enseignement supérieur, les femmes sont plus nombreuses à être diplômées, 53% contre 46% pour les hommes. Mais elles ne représentent que 29 % des élèves en formation d’ingénieur, et 31% en classes préparatoires aux grandes écoles scientifiques.

Une exposition pour montrer l’exemple

Du 20 novembre au 5 décembre 2021, 21 portraits de femmes scientifiques grenobloises étaient visibles au Jardin de Ville. Cette exposition baptisée « La Science taille XX elles » a été élaborée par le CNRS et l’association Femmes et Sciences. Elle consiste à faire poser des femmes scientifiques de leur ville. Après une première exposition à Toulouse en 2018, puis à Lyon en 2019 et en Île-de-France en 2020, l’exposition s’est déclinée en 2021 à Grenoble. “Elle est née de notre volonté de montrer des exemples pour motiver les filles à se lancer dans les sciences. Il ne s’agit pas de prix Nobel, ce sont des chercheuses, ingénieures, techniciennes…”, décrit Fairouz Malek, directrice de recherche au CNRS et coordinatrice de l’exposition. Cette dernière est engagée depuis de nombreuses années en faveur de la parité en sciences. Elle a notamment co-fondé l’association Parité Science à Grenoble en 2002 et en a été sa première présidente. Même au CNRS, les inégalités subsistent :

Je constate des disparités. Par exemple, un homme va plus rapidement grimper les échelons. Pour passer de chargé de recherche à directeur de recherche, ce temps est plus court d’au moins cinq ans par rapport à une femme.

Fairouz Malek, directrice de recherche au CNRS.

Il ne devrait pas y avoir de différence de salaire puisque nous sommes fonctionnaires. Pourtant, à l’heure actuelle, je suis moins payée qu’un homme qui a la même carrière que moi, puisqu’il a atteint un grade plus élevé que le mien. 30% d’hommes passent au grade supérieur par rapport aux femmes”, déclare Fairouz Malek.

L’exposition “La Science taille XX elles” compte 21 portraits de femmes scientifiques grenobloises. Ils sont actuellement exposés à Valence. © Vincent Moncorgé – CNRS / Femmes & Sciences / Parité Science / UGA / Grenoble INP – UGA / Inria – 2021-2022

Le CNRS a publié le 20 décembre 2021 des chiffres concernant la parité. En 2020, le Centre comptait en moyenne 43,1 % de femmes sur 33 000 personnels. La parité est atteinte pour la catégorie des ingénieurs et techniciens (IT) avec 50,2 % de personnel féminin en 2020. En revanche, la proportion féminine diminue par rapport à 2000 où les femmes étaient 52,2 % dans cette catégorie. 

Des traitements différents que pour les hommes

Le bassin grenoblois compte cinq grands laboratoires et instruments internationaux, ainsi que neuf organismes de recherches. Giovanna Fragneto a commencé à travailler à l’Institut Laue-Langevin (ILL) en 1997, après des études de chimie en Italie, puis un doctorat à Oxford en physique-chimie. Elle a également milité pendant 20 ans au sein de Parité Science. “C’est l’association qui m’a fait ouvrir les yeux sur certaines choses. Avant je ne me rendais pas compte des discriminations. Je n’en ai jamais subi, mais on m’a déjà fait des réflexions.” En 2015, elle devient la première femme “group leader” à l’ILL, c’est-à-dire cheffe d’une équipe de 50 à 60 personnes.

“Une collègue est devenue cheffe d’un autre groupe peu de temps après. Un de nos directeurs nous a convoqué toutes les deux et nous a proposé d’avoir des vice-chefs, soi-disant car nous aurions besoin d’aide. Cela n’a pas été proposé à nos collègues masculins. Pourtant, nous avions toutes les deux beaucoup de succès et nous étions très efficaces.

Giovanna Fragneto, cheffe d’équipe à l’Institut Laue-Langevin.

Michela Brunelli est physicienne. Italienne d’origine, elle s’est installée à Grenoble il y a une vingtaine d’années pour finir son doctorat. Après des années dans ce métier, elle n’a pas obtenu de position permanente à l’ILL, ni à l’ESRF : “En tant que femme, nous n’avons pas le même traitement que les hommes. Je l’ai constaté une première fois lors de mon congé maternité. Avant, j’avais une position de “senior”, avec un bon salaire. À mon retour, j’ai dû accepter une position plus basse, de post-doctorante, avec un salaire 25% plus bas”,  regrette-t-elle.

À 50 ans, elle envisage une reconversion professionnelle:  “Ce n’est pas un vrai choix. Depuis que j’ai eu mes enfants, ma carrière n’a pas progressé. C’est soit accepter un travail dans les sciences avec un salaire plus bas et des horaires qui ne me conviendraient pas, soit changer de domaine. Car ma priorité maintenant c’est de m’occuper de mes enfants. J’aimais beaucoup mon travail, cela ne me dérangeait pas de faire des heures supplémentaires. Donc cela me rend triste de devoir en changer. Mais je n’ai pas de perspective.” Elle rajoute : “Il ne s’agit pas uniquement du congé maternité car j’ai d’autres collègues à l’ESRF qui se retrouvent dans la même situation que moi, alors qu’elles n’ont pas d’enfants.”  

Le combat pour l’égalité salariale au sein de STMicroelectronics

Si dans la recherche publique, la parité semble presque atteinte, ce n’est pas le cas dans le secteur privé. Au sein de STMicroelectronics (STM), onze salariées, techniciennes, opératrices et ingénieures des sites de Grenoble et Crolles ont saisi l’inspection du travail et ont chacune engagé une procédure judiciaire devant le Conseil des Prud’hommes de Grenoble en octobre 2016. “En 2007, j’ai rejoint l’UGICT, le syndicat des technicien·ne·s, opérateur·trice·s, ingénieur·e·s et cadres chez STM. Comme ils ont accès aux données de l’entreprise, j’ai vu les écarts de salaires pour la première fois. On est sur un écart de 300 à 400 euros par mois entre un homme et une femme”, raconte Nadia, ingénieure en Recherche et Développement micro-électronique chez STM depuis 1999.

Christelle, elle, est ingénieure de test et a rejoint le syndicat en 2011 : “Mon mari et moi avons été embauchés en même temps chez STM, en 1990. Depuis, nous avons eu quatre enfants. Sa carrière a avancé, pas la mienne.” Elle renchérit : “En 30 ans de carrière, je trouve que nous n’avons pas avancé. Il y a moins de blagues sexistes certes, mais l’écart salarial ne bouge pas et les femmes n’arrivent pas à obtenir des postes haut placés.”

Nadia, ingénieure chez STMicroelectronics, manifeste avec le drapeau de la CGT lors de la journée internationale des droits des femmes, le 8 mars 2022.

Malgré des décisions de justice favorables, le combat continue. Dix salariées ont fait appel et attendent une nouvelle date. La onzième a été dépaysée à Valence et a gagné son procès, STM a donc fait appel. Elles réclament notamment un panel de comparants (voir encadré ci-dessous), ce qui leur permettrait de se comparer à des hommes embauchés chez STM, dans les mêmes conditions qu’elles (même niveau de diplôme, même coefficient, etc…). Elles pourraient ainsi prouver la discrimination. Une des onze femmes a formé un pourvoi en cassation pour lequel un arrêt favorable a été rendu le 16 mars 2021.

La méthode des panels ou méthode “Clerc”

Cette méthode a été mise au point au cours des années 1990 par François Clerc, syndicaliste à la CGT et chargé des dossiers relatifs aux discriminations. Elle était utilisée pour comparer les carrières des militants syndicaux à celles d’un panel de salariés avec une ancienneté équivalente, un même niveau d’embauche, placés dans des conditions de travail similaires. 

Il faut procéder en trois étapes : d’abord construire un panel de « salariés-comparants » ; puis faire un calcul de moyennes ; et enfin comparer des données avec la situation du salarié discriminé. Ces panels sont transposés en graphiques et histogrammes. C’est ensuite à l’employeur, selon le Code du travail, de prouver que cette différence de traitement est justifiée par des éléments objectifs. Cette méthode s’applique en principe à toutes les discriminations fondées sur le sexe, l’origine ou encore le handicap.

Le premier accord portant sur l‘égalité professionnelle entre les femmes et les hommes chez STM date de 2006. Fin 2020, les négociations pour renouveler cet accord ont échoué : la CGT et la CFDT n’ont pas signé le projet. Le 30 décembre 2020, la direction de STM a donc édicté un Plan d’action unilatéral relatif à l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes et la qualité de vie au travail. 

Contactés, l’ILL, l’ESRF et STM n’ont pas donné suite à nos demandes.

Encourager les filles à faire des sciences

Depuis de nombreuses années, l’association Parité Science organise des interventions dans les collèges et lycées pour encourager les filles à faire des sciences. “Nous sommes deux, un homme et une femme. Nous leur présentons nos métiers et nos parcours. À la fin, nous leur posons la question “qui pense faire des sciences plus tard ?” Automatiquement, ce sont des garçons qui lèvent la main. Puis quand j’insiste en demandant si des filles seraient intéressées, une lève timidement la main et répond qu’elle pense faire médecine ou travailler dans le “care”. Pas une d’entre elles ne veut faire des sciences dures”, déclare Fairouz Malek.

L’association Parité Science et Phelma réalisent des affiches lors des Forums des métiers pour montrer l’impact des stéréotypes de genre.

Anna Peixoto, chercheuse et travaillant au Laboratoire de physique subatomique et de cosmologie (LPSC) depuis octobre 2021 est également du même avis : “Je pense qu’il faudrait organiser davantage d’interventions dans les écoles, dès l’école primaire. Si des scientifiques ou chercheuses venaient nous présenter leur métier, nous aurions davantage de modèles.” Son attrait pour les sciences lui vient d’ailleurs d’une visite qu’elle a faite au lycée : “Nous avions ce qui s’appelle des summer school, c’est-à-dire que nous faisions des visites dans des universités notamment. Un jour nous avons visité un laboratoire et c’est là que je me suis rendue compte que je voulais travailler dans ce domaine”, se souvient-elle. 

La question des inégalités se pose également dans les écoles d’ingénieurs. Avec la loi de transformation de la fonction publique du 6 août 2019, Grenoble INP a dû mettre en place un plan d’action pluriannuel pour l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes. Ce plan étant obligatoire et assorti de sanctions, les écoles ont donc mis plus de moyens en faveur de l’égalité professionnelle. En 2012, Grenoble INP a créé la fonction de “chargé de mission pour l’équité femmes-hommes”. Céline Ternon, enseignante-chercheuse, occupe ce poste depuis février 2020 et pour une durée de quatre ans. “Nous organisons de nombreuses actions communes avec l’UGA, notamment la Journée Femme IngénieurE. Nous avons également participé à l’exposition “Science taille XX elles” et au concours Ingénieuses. Nous sommes en train de créer un programme de mentorat pour accompagner les carrières de tous les personnels de Grenoble INP-UGA dans un objectif de développement de carrière sans biais de genre. Enfin, nous sommes en train de développer une plateforme de signalement des violences sexistes et sexuelles, commune pour le personnel et les étudiant·es”, explique-t-elle. 

La part d’étudiantes dans les grandes écoles d’ingénieurs n’a pas progressé en dix ans, d’après une étude de l’Institut des politiques publiques (IPP) publiée mardi 19 janvier 2021. Cette dernière analyse les origines des étudiant·e·s de 234 grandes écoles. Les femmes représentaient 26 % des promotions des écoles d’ingénieurs en 2016-2017 (21 % dans les écoles les plus mieux classées), comme dix ans plus tôt. 

Céline Ternon, enseignante-chercheuse, réalise également des interventions dans les écoles qui en font la demande. “L’objectif c’est aussi de travailler en amont, bien avant l’entrée en école d’ingénieur. Nous avons des interactions avec la Maison pour la science, qui forme des professeur·e·s du primaire au lycée à la démarche scientifique. Nous réalisons donc des formations sur l’égalité, le genre et les stéréotypes à destination des enseignant·e·s pour qu’ils prennent conscience de l’importance de leur rôle dans la création des stéréotypes et biais de genre”, précise-t-elle.

Cependant, certaines mesures prises récemment par le gouvernement vont faire régresser la présence des femmes dans les sciences. C’est notamment le cas de la réforme du lycée de Jean-Michel Blanquer. En 2019, dernière année de terminale avec l’ancienne répartition en filière, il y avait 47,5% de filles en terminale Scientifique. En 2021, elles ne sont plus que 39,8% en spécialité maths, selon les données du Ministère de l’Éducation nationale. Ce taux est au plus bas depuis 1994, où les filles étaient 40% en filières mathématiques. Ce chiffre baisse encore davantage si l’on regarde la part de filles dans l’option mathématiques expertes, destinée à compléter la spécialité maths : elles ne sont plus que 31,4%. Face à de nombreuses critiques, le gouvernement pourrait faire marche arrière. 

Pour aller plus loin : Le paradoxe de l’égalité des sexes. Article de The Conversation

Reportage réalisé par Lola Manecy
Illustration Alice Quistrebert

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La démocratie selon Éric Piolle

Sujet élu le 6 janvier avec 34% des votes, à égalité | rejoindre les 81 abonné·e·s

Depuis l’élection d’Éric Piolle en 2014, la Ville de Grenoble a mis en place de nombreux dispositifs de participation citoyenne : la votation d’initiative citoyenne, les chantiers ouverts au public, le budget participatif, les conseils citoyens indépendants… Mais concrètement, comment s’articule le dialogue entre la municipalité et les habitant·e·s, et avec l’opposition ?

Depuis 2017, la Ville de Grenoble est régulièrement récompensée pour les dispositifs de participation citoyenne qu’elle a mis en place. En 2021, pour la cinquième fois, elle a remporté un trophée décerné par la Gazette des communes (journal dédié à l’actualité des communes, départements et régions) et le think thank Décider ensemble, et a reçu la mention spéciale du jury pour la Convention citoyenne Covid

Cependant, en 2017, le collectif “Touchez pas à nos bibliothèques” a demandé au jury d’annuler la distinction car la Ville avait refusé de présenter leur pétition contre la fermeture des bibliothèques à la votation citoyenne. Autre coup dur, le Tribunal administratif de Grenoble a annulé le dispositif d’interpellation et de votation citoyenne le 24 mai 2018.

En prenant pour exemple le budget participatif, on se rend compte qu’à Grenoble, si le nombre de participants augmente, il reste inférieur à des villes comme Rennes ou Angers, comparables à Grenoble en terme de taille. Rennes a lancé son budget participatif en 2016 et Angers en 2018. Dans le détail, les conditions des budgets participatifs diffèrent. À Grenoble les habitant·e·s doivent avoir plus de 16 ans, à Angers 11 ans et à Rennes, il n’y a pas de condition d’âge ou de nationalité. Concernant le budget alloué par an, il est de 800 000 euros à Grenoble, 1 million à Angers et 3,5 millions à Rennes.

Annabelle Bretton, adjointe déléguée à l’Éducation populaire, jeunesse et démocratie ouverte, dresse le bilan de ces outils de participation citoyenne : “Nous essayons d’adapter au mieux tous ces dispositifs. Il faut être en capacité de se réinventer si cela ne fonctionne pas. Nous n’avons jamais arrêté un dispositif. Par exemple, la loi impose la mise en place des Conseils Citoyens Indépendants (CCI) [ndlr : dans les quartiers prioritaires]. C’est le dispositif qu’on a le plus évalué via le Comité de suivi et d’évaluation géré par les citoyens et qui a le plus évolué.” Elle précise : “La charte des CCI a été réécrite en 2018 avec les habitant·e·s pour modifier la façon dont on intègre un CCI et pour ainsi l’ouvrir à plus de gens. En dehors des élus, seuls les CCI ont le droit de formuler une question orale au maire de Grenoble, en début de conseil municipal. J’ai d’ailleurs été tiré au sort en 2015 pour intégrer un CCI, donc je suis la preuve que la participation citoyenne fonctionne, j’en suis moi-même issue”, se rappelle-t-elle.

Rupture de dialogue avec l’association Alliance Citoyenne

Les citoyen·ne·s choisissent parfois d’autres moyens pour s’exprimer. Le cas de l’Alliance Citoyenne est emblématique et illustre une rupture de dialogue avec la municipalité. Cette association qui existe depuis 2012 est composée de trois syndicats principaux : le syndicat des locataires de Grenoble Habitat, celui des handi-citoyen·ne·s et celui des femmes musulmanes. Elle prône l’action directe non violente. Ces trois syndicats ont tous à leur manière été en conflit avec la municipalité. 

Audrey a emménagé il y a cinq ans dans un logement du bailleur Grenoble Habitat. Ce dernier est détenu à 51% par la ville et les 49% restants appartiennent à des investisseurs privés et institutionnels. Rapidement, elle constate de gros dysfonctionnements (pannes électriques, inondations, etc) mais on ne lui répond pas lorsqu’elle contacte Grenoble Habitat. Elle rejoint l’Alliance Citoyenne et devient membre du syndicat des locataires. L’Alliance Citoyenne multiplie les actions pour se faire entendre, en vain. En mai 2018, l’association lance une pétition, signée par 507 locataires pour réclamer une résolution des problèmes rencontrés par les locataires de Grenoble Habitat. Le bailleur social les soupçonne d’avoir volé leur fichier de locataires et porte plainte contre X pour “vol de fichiers” en juin 2018. Selon l’Alliance Citoyenne, “Ils ont pu prendre cette décision car les élu·e·s l’ont permis. En effet, le Conseil d’administration de Grenoble Habitat est composé d’élu·e·s de la ville qui y sont majoritaires. Ce qui veut dire que la décision a d’abord été validée par le conseil et donc par les élu·e·s.”

En décembre 2020, la situation s’envenime à la suite d’une action au siège de Grenoble Habitat, la présidente du bailleur, Barbara Schuman, porte plainte pour “violence en réunion”. Audrey explique : “Elle a déclaré que nous avions frappé des salariées femmes lors de cette intervention. Heureusement nous avions des vidéos et la police a classé le dossier sans suite.” Depuis, les élus ont envoyé un courrier à l’Alliance Citoyenne pour signifier qu’il n’y aurait plus aucun échange. “La municipalité exige qu’on ne fasse plus d’actions pour dialoguer. Sauf que c’est notre mode de fonctionnement. Ces actions sont mises en place car justement le dialogue est inexistant”, renchérit Fatiha, également membre du syndicat des locataires.

Éric Piolle le 7 février au conseil municipal de Grenoble (temporairement dans les locaux de la Métro).

Autre cas emblématique, celui du syndicat des femmes musulmanes. “Nous avions commencé à nous organiser puis nous avons rejoint l’Alliance Citoyenne. Au départ, nous voulions juste pouvoir porter les tenues de notre choix. Via un questionnaire rempli par de nombreuses femmes et filles, il apparaissait qu’elles voulaient avoir la liberté de se couvrir davantage, par respect pour leur religion ou simplement parce qu’elles sont complexées par leur corps. Sauf que le règlement l’interdit”, raconte Taous, membre du syndicat des femmes musulmanes.

En septembre 2018, elles rencontrent plusieurs élu·e·s, notamment Sadok Bouzaïene (ancien adjoint aux Sports), Emmanuel Carroz (ancien adjoint à l’égalité des droits) et Émilie Oddos, (ancienne cheffe du cabinet d’Éric Piolle). “On nous a jeté des fleurs en nous disant que c’était super que des personnes concernées s’emparent de ces sujets. On a crié victoire tout de suite. Ils nous ont promis un retour d’ici la fin de l’année”, se rappelle Taous. L’association déchante vite, la municipalité ne donne plus aucune nouvelle. L’Alliance décide de passer à l’action au mois de juin 2019. Plusieurs femmes se sont baignées avec un maillot de bain couvrant, malgré l’interdiction.

Pour moi, il n’y a pas de démocratie. En 2022, les femmes ne peuvent pas porter le maillot de bain de leur choix. Le maire refuse de nous recevoir, alors que nous sommes des citoyennes. Il bafoue nos droits.

Taous, membre du syndicat des femmes musulmanes.

Peu de temps après leur action, le maire de Grenoble avait en effet déclaré : “Je me refuse d’entrer dans un dialogue avec des revendications communautaristes.” Il avait tout de même demandé une clarification au Premier ministre Jean Castex en lui adressant une lettre le 18 juin 2021. Il a également pris position dans un tweet le 17 février dernier en faveur des Hijabeuses.

Interrogée sur l’Alliance Citoyenne, Annabelle Bretton répond : “Je ne peux pas prendre partie car ce sujet est devenu très politique. Ce que je peux dire, c’est que la méthode de l’Alliance Citoyenne, qui est l’action directe, fait peur aux agent·e·s et aux élu·e·s. Moi je pars du principe que cela reste des citoyen·ne·s qui s’expriment, quelle que soit leur façon de le faire.” Elle ajoute : “Lorsqu’il y a eu l’intrusion dans les piscines, c’est moi qui ai répondu à la presse. Les journalistes voulaient absolument m’entendre dire que je condamnais leur action. Je leur ai répondu que je ne condamnais pas des citoyens qui s’expriment, sauf lorsqu’il y a de la violence bien sûr.”

Depuis, l’Alliance Citoyenne s’est saisie du dispositif d’interpellation citoyenne de la Ville de Grenoble et a lancé “une pétition pour demander l’accès aux piscines pour toustes” en octobre 2021. Le syndicat des femmes musulmanes a récolté environ 200 signatures. 

En effet, le 14 juin 2021, le conseil municipal a voté la mise en place de trois nouveaux dispositifs de participation citoyenne : la médiation d’initiative citoyenne, l’atelier d’initiative citoyenne et une version modifiée du dispositif d’interpellation et de votation citoyennes. Pour les activer, un même mode opératoire : les citoyen·ne·s devront recueillir un nombre suffisant de signatures. Il en faudra 50 en un mois, pour obtenir une médiation d’initiative citoyenne ; 1000 en trois mois pour la mise en place d’un atelier d’initiative citoyenne ; et 8000 soutiens soit 5% de la population, à rassembler en douze mois, pour activer le dispositif d’interpellation et de votation citoyenne. Un seuil nettement plus haut que dans l’ancien dispositif, où 2000 signatures suffisaient. Pour remporter la votation, les pétitionnaires devront être majoritaires et que le vote obtienne au moins 16 000 voix – soit l’équivalent de 10% de la population grenobloise –, au lieu des 20 000 auparavant.

Enfin, une ultime médiation a été menée mercredi 19 janvier 2022 entre la mairie et les membres de l’Alliance Citoyenne. La municipalité a répondu “non”, arguant que la question devait être débattue en conseil municipal. L’élue à l’Égalité des droits Chloé Le Bret, impliquée dans la médiation, a démissionné. Elle explique :

Nous avons travaillé sur le sujet pendant trois mois. Nous avions réussi à reconstruire une relation de confiance avec l’Alliance Citoyenne. J’avais demandé au co-président du groupe Grenoble en commun d’organiser un débat pour trancher, quelques semaines avant la fin de la médiation. On m’a refusé ce débat. C’est une question de droit des femmes, qui concerne le corps des femmes. Et la municipalité en a fait une question confessionnelle et a toujours refusé d’en discuter avec les membres du syndicat des femmes musulmanes. Ce sujet n’a jamais été débattu au sein de la majorité.

Chloé Le Bret, ancienne élue à l’Égalité des droits.

Autre élément déclencheur, la cheffe de cabinet d’Éric Piolle, Lydia Cherifi est venue assister à la dernière médiation : “C’est aussi la goutte d’eau qui m’a fait démissionner. Elle a eu le droit de venir sur décision du maire, sans que les élu·e·s en charge soit au courant. Nous avons pris cela pour de la défiance envers nous, qui gérons le dossier.” Elle rajoute :  “L’Alliance Citoyenne était très étonnée de la voir ici et lui a donc demandé, à juste titre, la raison de sa présence. Elle leur a répondu que c’est parce que le maire s’intéressait à la question. Cela a donc fait rire les membres du syndicat des femmes musulmanes qui attendent un rendez-vous avec le maire depuis quatre ans. La réunion s’est donc très mal passée à cause de sa présence.”

Le groupe de la majorité Grenoble en commun a réagi à sa démission par voie de communiqué, vendredi 21 janvier 2022, annonçant prendre acte de ce départ : “Ce choix lui appartient et doit être respecté. Nous sommes confiants dans sa volonté et sa capacité à porter, dans le champ militant et associatif qui lui conviendra le mieux, son combat pour l’émancipation et les droits humains.” Le groupe a indiqué qu’il “poursuivra son travail” et qu’il veillera à ce que les débats se tiennent “en retrait du tumulte médiatique”. 

Conseil municipal du 7 février 2022 dans les locaux de la Métro.
Annabelle Bretton est la troisième élue à gauche au premier rang.

Malgré tout, Annabelle Bretton, adjointe à la démocratie ouverte considère que le dispositif de la médiation fonctionne : “Nous avons douze demandes de médiation en cours dont deux avec l’Alliance Citoyenne. Cette médiation ne s’est pas mal passée dans la mesure où pendant trois mois, il y a eu de nombreux échanges entre les élus et l’association. En tant qu’adjointe, je suis garante du délai de trois mois à respecter pour répondre aux administrés. Ici la réponse est négative.” Elle met également en avant le rôle d’Éric Piolle dans le processus : “On me laisse faire. C’est le maire qui m’a dit de mettre en place les dispositifs d’interpellation au plus vite, notamment le seuil de 50 signatures. Il savait très bien que le dialogue pourrait ainsi reprendre avec l’Alliance Citoyenne.”

Plus récemment au sein de l’Alliance, le syndicat des handi-citoyens a lui aussi du mal à s’entendre avec la municipalité. “À titre personnel, j’ai été victime de panne d’ascenseur dans ma résidence. Lorsque je contactais Grenoble Habitat, je mettais les élus en copie (voir capture d’écran ci-dessous) et pas de réponse, sauf quand l’Alliance Citoyenne menaçait de faire une action”, raconte Marion, membre des handi-citoyens et locataire de Grenoble Habitat. “Cela a une incidence directe puisque le syndicat des handi-citoyens ne siège pas à la Commission communale d’accessibilité, car Luis Beltran-Lopez refuse de recevoir les membres de l’Alliance”, dénonce Elies, salarié de l’association. Luis Beltran-Lopez, conseiller municipal délégué Handicap et accessibilité, reconnaît quant à lui qu’il y a eu des tensions avec l’Alliance mais il indique qu’il n’a pas de problème avec ses membres :

C’était difficile pour nous en tant qu’élus de les recevoir car ils avaient des méthodes plutôt dynamiques et révolutionnaires pendant une période. Mais je continue à les rencontrer à plein d’événements, notamment pendant le mois de l’accessibilité. Concernant la Commission, je n’ai eu qu’une seule demande de leur part en tout début de mandat pour la rejoindre. Et ils ne sont pas revenus vers moi par la suite.”

Luis Beltran-Lopez, conseiller municipal délégué Handicap et accessibilité.

Capture d’écran d’un mail envoyé par Marion le 4 octobre 2021 à Grenoble Habitat et à plusieurs élu·e·s.

D’autres associations sont très critiques vis-à-vis de la municipalité. C’est le cas du Dal 38 (Droit Au Logement) : “La mairie de Grenoble n’est absolument pas à la hauteur de la crise du logement cher, et nous comptons sur le rapport de force pour faire infléchir sa politique. Les rares avancées obtenues l’ont été suite à des actions (occupation de GEG pour obtenir le rétablissement de l’électricité dans le squat du 6 rue Jay par exemple).” Le Dal 38 condamne la politique du logement de la Ville :  “Elle va dans le sens de la disparition de logements sociaux, de la baisse du budget du CCAS concernant l’hébergement, de non-respect des droits des habitant·e·s des bidonvilles et squats, de poursuite des expulsions et des coupures, de vente du patrimoine municipal, du manque d’efforts sur la production de HLM bon marché.” 

Entre 2016 et 2018, la Ville de Grenoble a expérimenté le dispositif de la votation d’initiative citoyenne. Cela permettait la tenue d’un débat en Conseil municipal si une pétition de 2 000 signatures était obtenue. Ensuite, soit le conseil entérinait la décision, soit il la soumettait au vote des habitant·e·s. À défaut de 2000 votes favorables, le projet était enterré. En deux ans, seules trois pétitions ont été signées par plus de 2 000 personnes, et une seule a été portée devant le conseil municipal. Il s’agissait d’abroger les nouveaux tarifs de stationnements. Le “oui” l’a emporté avec 66% des voix, soit 4 515 voix sur 6 618 votants, loin des 20 000 voix requises par le dispositif. 

Le Dal 38 est intervenu deux fois au conseil municipal lors du premier mandat d’Éric Piolle, notamment avec la pétition qui a obtenu 2000 signatures contre la démolition du 20 galerie de l’arlequin. Là aussi, le mécontentement est manifeste : “Il est vite apparu qu’il s’agissait d’un simulacre démocratique et d’un débat tronqué, qui n’a donné aucune suite concrète à part le sentiment renforcé d’un mépris envers les habitants des quartiers populaires, et d’avoir perdu du temps à récolter deux mille signatures.  C’est pourquoi sous le second mandat, nous n’avons jamais exigé d’être reçus, ni invités.”

D’autres syndicats comme Sud Collectivités Territoriales et Solidaires 38 font également un bilan peu élogieux de la municipalité. Delphine* est membre du de Solidaires Isère et fait également partie de Sud Collectivités Territoriales, elle analyse : “Lors du premier mandat d’Éric Piolle, il n’avait pas de politique sociale. Cela a mis en difficulté beaucoup de militant·e·s. Certains élu·e·s faisaient partie de ces collectifs. Le réseau militant a mis du temps à se reconstruire car il y avait un sentiment très fort que cette mairie utilisait ces luttes pour faire de la communication. Sous le second mandat, il n’y a pas non plus eu d’avancées sociales.

Solidaires 38 dialogue peu avec la mairie car le syndicat n’en a pas vraiment besoin, sauf pour des négociations par rapport à ses locaux. En revanche, Sud Collectivités Territoriales est davantage présent dans les luttes puisqu’il est au service des agent·e·s des collectivités. Il a récemment pris part au mouvement des bibliothécaires qui dans un premier temps, portait sur la fermeture de plusieurs bibliothèques, puis dans un deuxième temps, protestait contre la vérification du pass sanitaire dans les bibliothèques. “Là il y a eu une absence de dialogue social. Toute l’intersyndicale, même la CFDT est partie car l’élu délégué du personnel, Pierre Mériaux, était odieux. La seule chose qu’elles ont obtenue c’est que le pass sanitaire des moins de 18 ans ne soit pas contrôlé et la mairie a fait installer des bornes pour que les gens scannent eux-mêmes leur pass”, commente Delphine. 

Pour d’autres, les relations avec la municipalité se sont améliorées. Thibaut Dehut, un des quatre co-président de l’Union de quartier Notre-Dame depuis septembre 2021 et membre du Cluq (Comité de Liaison des Unions de Quartier de Grenoble) dresse le bilan : “Les relations avec la municipalité étaient bloquées lors de l’ex-présidence de Gérard Hudault. Il y avait des tensions récurrentes donc très peu de dialogue. Depuis le dialogue a repris, même si ce n’est pas 100% parfait. Lorsque nous contactons la mairie, on nous répond. Nous échangeons régulièrement avec les services, notamment lors de l’installation d’une nouvelle terrasse dans notre secteur”. Sur cette question, l’Union de quartier a donné son avis, puis téléphoné aux services concernés. Elle a ensuite adressé un courrier au maire. “Par exemple, lorsque la mairie a annoncé la piétonisation de la place Notre-Dame, les habitants n’avaient pas été consultés. L’Union de quartier Notre-Dame ne s’est donc pas prononcée. Nous avons ensuite organisé un temps d’échange avec les commerces puis nous avons pris rendez-vous avec la mairie où nous avons été reçus par Maxence Alloto (adjoint chargé des commerces), Gilles Namur (chargé des espaces publics) et Alan Confesson (maire adjoint du Secteur 2). Nous avons donc de bons rapports. Mais ce n’est pas le cas de toutes les unions de quartiers, certaines sont très opposées à la municipalité et du coup cela ne se passe pas bien.

“Éric Piolle n’intègre pas l’opposition”

Lors du conseil municipal du 7 février 2022, les tensions étaient palpables entre les élu·e·s de l’opposition et la majorité. Émilie Chalas, députée de l’Isère et conseillère municipale membre du groupe Nouveau regard, est l’une des figures de cette opposition. “J’ai travaillé pendant 13 ans à la mairie de Moirans, et je voyais bien comment se passaient les conseils municipaux. À Grenoble, c’est différent. Éric Piolle ne répond jamais aux questions. En deux ans, nous n’avons eu aucun échange constructif et la majorité n’a voté aucun dispositif de l’opposition”, condamne Émilie Chalas. Pour elle, Éric Piolle n’intègre pas l’opposition :

Dans sa vision politique, si on n’est pas d’accord avec lui, on est un ennemi. Pourtant, nous sommes légitimes à porter une parole car nous représentons une partie des Grenoblois·es. Nous avons autant de légitimité que la majorité à nous exprimer, c’est juste qu’ils sont plus nombreux. Mais ça, ils l’ont oublié. Éric Piolle continue à être le maire de son électorat.”

Émilie Chalas, députée de l’Isère et conseillère municipale de l’opposition.

L’opposition est en train de préparer une délibération pour réclamer que l’ordre du jour ainsi que les contenus et annexes leur soient transmis cinq jours avant le conseil municipal pour pouvoir travailler. Concernant la démocratie participative grenobloise, Émilie Chalas ne mâche pas ses mots : “Éric Piolle ne crée pas de débat, il interroge des gens qui sont d’accord avec lui, ce n’est pas ça la participation citoyenne.”

De gauche à droite, Émilie Chalas et Delphine Bense du groupe Nouveau regard, Anne Chatelain-Roche (non inscrite), lors du conseil municipal du 7 février 2022.

La politique culturelle d’Éric Piolle ne fait pas non plus l’unanimité. Elle est critiquée par les milieux culturels grenoblois. France Culture a enquêté sur “La révolution culturelle de l’écologie politique à Grenoble”, ainsi que le Monde Diplomatique dans son numéro de décembre 2021, avec un dossier consacré aux “écologistes à l’épreuve du pouvoir”

Contacté, via son service presse à maintes reprises, Éric Piolle n’a manifestement pas souhaité nous accorder d’interview.

Reportage réalisé par Lola Manecy
Illustration Alice Quistrebert
Graphique Ludovic Chataing

*le prénom a été modifié

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