Vivre la guerre à distance : l’interview d’Ekaterina.

Cette interview long format a été réalisée le vendredi 29 avril 2022 sur L’avertY suite au vote début mars des internautes où le sujet “Comment est vécu le conflit Ukraine-Russie depuis Grenoble ?” a récolté le plus de voix, à égalité avec l’article sur les femmes scientifiques (disponible ici). 

Pour commencer, est-ce que tu peux te présenter en quelques mots ? Qui tu es, et ce que tu fais dans la vie.

Je m’appelle Ekaterina, je suis d’origine russe. Je suis venue en France en août 2019 pour faire mon Master. J’aimerais bien faire une thèse mais c’est compliqué de prévoir quelque chose. J’ai fait un Master en information-communication, puis j’ai décidé de changer de parcours. J’ai été acceptée en Master littérature et langues étrangères, ce que je fais pour le moment. En deuxième année. Je suis censée rendre mon mémoire à la fin de l’année, mais vu tout ce qui se passe, j’ai pris un arrêt maladie. Depuis fin février. Je serais peut-être obligée de prolonger le cursus l’année prochaine pour finir le Master.

En tant qu’étudiante, on peut donc être en arrêt maladie ?

En fait, je suis passée au service accueil handicap. Je suis considérée comme handicapée partiellement, au niveau moral ça ne se passe pas très bien. 

Est-ce que tu as déjà visité l’Ukraine ?

Oui, deux fois. J’ai visité la Crimée avant 2014 avec ma mère, plus pour se baigner. Et ensuite j’ai visité Kiev en décembre 2013, quand la révolution en Ukraine a été déclenchée. On ne savait pas. On y est allé comme touriste. J’ai vu Maïdan, j’ai vu les policiers, les personnes armées… Après ça, je me souviens début 2015 que le service de sécurité d’État russe est passé chez moi en Russie pour me poser la question : est-ce que vous avez visité Kiev ? Si j’ai bien compris, ils surveillent les personnes, les Russes, qui étaient présents à Kiev à ce moment-là.

Avant le conflit de cette année, comment as- tu vécu ces événements de 2013 à 2015 ? Est-ce que c’était bizarre ou normal ? Qu’en as-tu pensé ?

À ce moment-là, j’étais dans la ville où je suis née à Kirov. C’était super bizarre, et ça m’a fait peur parce qu’on ne sait jamais. En Russie, on ne sait jamais. Si la police vient chez toi, il faut se poser des questions. Après, je n’ai pas eu de problème, jamais. Avec l’annexion de la Crimée et la guerre du Donbass qui a commencé, bien sûr on avait un peu peur. Moi et ma famille. 

Le conflit Ukraine-Russie de cette année a débuté il y a déjà plus de deux mois, le 24 février 2022, suite à la décision du président russe Vladimir Poutine d’une offensive militaire contre l’Ukraine. Comment as-tu vécu cet événement ?

Très mal. Je me souviens très bien. Je me suis réveillée, j’allume mon téléphone, je vois 10 000 messages, 10 000 appels. J’ai appelé ma mère. Ma mère était en larmes. Elle m’a dit, “je ne sais pas ce qu’il va se passer pour nous. Je ne sais pas comment vivre”. Elle était en panique. La tension commençait à augmenter. Car après, j’ai appelé mon père, ma grand-mère, mes ami·e·s. Les trois premiers jours c’était l’enfer, vraiment l’enfer. C’était un choc. Personne ne s’y attendait. Même si les armées russes étaient proches, tout le monde pensait en Russie que c’était pour faire peur en Ukraine. Mais que ça puisse se transformer en guerre, non. C’était un choc. 

Est-ce que depuis tu suis l’avancée du conflit en détail jour après jour ? Après ce choc, comment as- tu réagi sur le plus long terme ?

Les premiers dix jours, j’ai vraiment suivi de près. Où est-ce qu’ils vont, où ils bombardent, où ils attaquent, où ils reculent. Après en avoir parlé avec mon psychologue, il m’a dit d’arrêter parce que ça détruit la personnalité. Maintenant, oui bien sûr je me renseigne, une ou deux fois par jour et ça suffit parce que sinon c’est trop compliqué pour le moral. En 2014, c’était mieux vécu parce qu’il n’avait pas déclaré la guerre, “l’opération militaire” comme il appelle ça. On avait quand même l’impression que c’était surréaliste, parce que l’Ukraine c’est notre peuple frère. On annexe la Crimée… personne ne comprenait. Après, bien sûr, on s’habitue à tout. Par rapport à aujourd’hui, on n’avait pas vraiment peur.  

Parmi la population russe, on a l’impression que les informations qui sont reçues ne sont pas les mêmes qu’en France. Toi qui es en France et qui est Russe, est-ce que tu as une analyse de ça ? Comment tes proches en Russie voient le conflit ? Et est-ce que tu notes un décalage ? 

Il faut dire qu’en Russie la propagande fonctionne très bien. Les gens y croient, les gens regardent beaucoup la télé. Donc la propagande se fait à travers la télé. Elle fonctionne depuis longtemps. C’est un effet cumulatif. Ils ont peur de voir la vérité et préfèrent regarder ce que dit la télé. Pour se protéger, peut-être. Par rapport à ma mère, à mes proches, ils sont contre tout ça. Ne sont pas d’accord avec ça. Mes parents ne regardent pas la télé. 

Ils s’informent comment ?

Tout en ligne. L’État a rendu ça super difficile. Il y a une liste en Russie, de médias “agents étrangers”, je ne sais pas comment traduire, qui sont financés par les acteurs étrangers. C’est un peu comme les ennemis du peuple dans l’Union soviétique. Les médias dans cette liste, les médias d’opposition, sont bloqués. Donc pour avoir l’accès, il faut un VPN. Je sais que ma mère utilise un VPN. Sinon pas mal de médias d’opposition ont été fermés, les journalistes ont été obligés de partir. En France, je sais qu’il y a des journalistes d’opposition qui sont venus.

Il y a aussi Instagram qui a été restreint d’accès en Russie le 11 mars.

Instagram et Facebook. Il faut avoir un VPN.

Tes amies continuent d’y aller avec un VPN ?

Oui.

Est-ce que tu as des nouvelles de tes ami·e·s en Russie ? Est-ce que tu connais des gens qui sont témoins de l’activité militaire ? Ou bien ça ne change rien à leur quotidien ? Il y aussi l’empêchement de manifester…

Tu ne peux pas, c’est super dangereux. Tu ne risques pas seulement d’être emprisonné, tu risques de devenir handicapé. Les policiers sont agressifs en Russie. Ma copine m’a raconté qu’elle connaît des femmes, dont leur fils font la guerre en Ukraine. Cela paraît super bizarre, mais il y a deux types de mères : des super inquiètes qui disent “je ne sais pas où il est”, et d’autres qui disent “ils se battent pour nous, contre les nazis. S’il meurt, il meurt pour la patrie”, donc ça va. C’est assez choquant. 

Pour toi, au quotidien, qu’est-ce que ça change qu’il y ait la guerre en Ukraine ? Tu as dis que tu étais en arrêt maladie…

Pour les études, j’ai dû arrêter parce que je ne peux plus me concentrer. Je ne peux plus travailler. J’ai vu un médecin. Ça m’oblige à prolonger mon cursus. Toutes les sanctions contre la Russie, c’est nous qui subissons, c’est pas le président Poutine. 

Lesquelles ?

Tout ce qui est financier. Depuis que Visa et MasterCard ont été arrêtés en Russie, je ne peux plus utiliser mes cartes russes. J’en ai quatre, et à chaque fois c’est refus. 

C’est arrivé quand ?

À partir du 11 mars, début mars. Ça a été bloqué direct.

Comment tu te débrouilles, du coup ?

J’ai une carte française. Heureusement, j’avais un peu de sous. Avant la guerre, je travaillais en ligne aussi pour “Le Média” russe. Je rédigeais les textes en ligne. Depuis le début, mon employeur m’a appelé pour me dire que c’était fini, “on ne peut plus te payer parce qu’on a perdu de l’argent”, à cause des sanctions. Ils ont gelé les transactions financières. Il a perdu au moins la moitié de son argent. Donc j’ai perdu mon travail. En Russie les cartes fonctionnent parce que c’est la banque centrale qui assure le fonctionnement des cartes Visa, MasterCard. Mais pour les Russes à l’étranger comme moi, rien ne fonctionne. 

C’est bizarre parce que les sanctions ont visé le pouvoir, le gouvernement, mais ils visent des gens déjà obligés de fuir la guerre à l’étranger, qui sont contre, qui protestent. 

Quelles sont les autres contraintes que tu as vécues ?

La russophobie. Des fois, j’hésite à parler russe, surtout quand je vois qu’il y a des Ukrainiens. Par exemple, je suis allé à la messe à l’église orthodoxe grecque, et en sortant de l’église il y avait des ukrainiens installés devant l’entrée. Ils ont vendu des roses en disant qu’ils vont donner cet argent là aux réfugiés. Ils avaient des drapeaux ukrainiens donc c’était assez évident. 

Avant ça, tu as parlé avec des Ukrainiens ?

Oui, j’ai un ami ukrainien, ici en France. Il est super gentil, je l’aime bien. Mais en mars, j’ai décidé de prendre un peu de recul parce que, oui, il était envahi par les émotions. Des fois, il est assez agressif par rapport aux Russes en général, ce qui me gêne. 

J’ai eu la situation de la russophobie de l’autre côté. Dans la résidence universitaire où j’habite, je connais un étudiant qui est Franco-Russe. Son père est Français. Sa mère est Russe. Il a deux passeports aussi. Lui, il m’a vraiment insulté parce que je suis contre la guerre et qu’il est pro Poutine. Il m’a insulté à mort.

Qu’est-ce que tu as pu faire suite à ça ?

J’ai signalé à l’université, à la cellule anti-discrimination et harcèlement. Mais je n’ai pas de retour. Parce que ça s’est passé dans les résidences Crous.

Tu le croises encore ?

Oui, je le croise mais on ne parle pas.

Est-ce que tu subis d’autres choses ?

Non, en général les Français sont super gentils avec moi. Au moins ceux que je connais. Ils me soutiennent. Quand tu passes dans la rue, ils ne peuvent pas savoir si je suis Russe ou pas. Je voulais même aider les réfugiés, parce qu’ils ne parlent pas Français. Comme je parle Russe, moi je pourrais les aider, mais j’en ai parlé avec mon psychologue et m’a dit que peut-être ce n’est pas la meilleure idée maintenant.

Est-ce que c’est possible de revoir ta famille prochainement ?

Pas vraiment. Ce qui est vraiment pénible, c’est que je ne suis pas retourné en Russie depuis 2019, avec le Covid, le premier confinement, le deuxième, etc. Maintenant c’est la guerre, l’espace aérien européen est fermé pour les Russes. Il faut passer soit par la Turquie, ou l’Azerbaïdjan. C’est super long, c’est super cher et c’est assez dangereux. Donc je n’ai pas vraiment d’idée de comment aller voir ma mère. 

Vous en avez parlé avec ta mère ? Est-ce que toi tu voudrais plutôt revenir en Russie dès que possible ou est-ce que tu envisages de rester là un peu plus longtemps après les études ? 

Je veux faire une thèse. Je voudrais bien que ma mère puisse venir en France, mais c’est aussi pas évident parce que l’ambassade française en Russie ne donne pas forcément de visa dans la situation actuelle.

Est-ce que tu as déjà participé aux élections en Russie ? Est-ce que Vladimir Poutine va se maintenir au pouvoir d’après toi ? Quelle est ta vision du chef d’État ?

Je peux dire que je n’ai jamais voté pour Vladimir Poutine. Jamais. Ni pour le parti qu’il représente, la Russie unie. Je pense que maintenant, lui, il est piégé. Il ne peut pas partir. Même s’il veut, je ne vois pas. S’il part, il n’est pas sécurisé. Je pense qu’il va essayer de rester jusqu’à la mort. Je ne vois aucune option, vraiment. 

Est-ce que jusqu’ici les résultats des élections ont été respectés ? Comment tu analyses qu’il puisse rester encore et encore ? Il a fait en sorte de changer la constitution pour pouvoir éventuellement se trouver un rôle à la suite de son mandat, censé se terminer en 2024. Est-ce que tu as un espoir que ça évolue ?

Non, je n’ai pas d’espoir, surtout dans le contexte actuel. Par rapport aux élections : oui, il y a des fraudes. Mais je pense que même sans les fraudes, il gagne. Encore une fois, la propagande marche très bien. Les gens regardent la télé, pensent que c’est le meilleur président, qu’il nous protège contre les nazis. Qu’il faut répéter le scénario de 1945, quand on a gagné contre les nazis. 

Le 9 mai c’est une fête nationale russe ? 

Oui c’est comme le 8 mai en France, nous c’est le 9 mai. C’est le jour de la victoire contre les nazis. 

D’après ce que j’ai lu, l’offensive russe dans le Donbass a pour but d’obtenir des images, des preuves que la mission est accomplie pour libérer le Donbass. Tu penses qu’elle va se passer comment cette fête cette année ? Qu’est-ce que tu peux nous dire sur cette fête ?

Il y a une grande parade militaire sur la place rouge où le président et tous les ministres sont présents. C’est vraiment comme le 14 juillet en France, je pense. Oui c’est la fête la plus patriotique. Poutine l’adore cette fête. On a des hélicoptères, des avions qui chassent les nuages pour qu’il ne pleuve pas. Pour qu’il fasse beau sur la place rouge, et ça coûte super cher ! Mais c’est vrai. Dans le contexte actuel, ce n’est pas possible de faire la fête. Pour moi non. Mais pour eux, oui, c’est montrer le patriotisme. On verra. Tous se demandent comment va se passer le 9 mai. On ne sait pas trop.

Est-ce que tu veux rajouter un petit mot de la fin ? Quelque chose qu’on n’aurait pas dit et que tu aurais envie de dire ?

Je voulais mentionner un truc. Ils ont choisi le symbole Z, comme le symbole de la guerre. Si j’ai bien compris, ce sont les symboles des chars de l’armée de terre. Les médias de la propagande choisissent ça comme symbole de la victoire contre le nazisme. Ma mère raconte qu’ils mettent ce Z partout : sur les bâtiments, les transports, même dans les magasins “Nous sommes avec nos militaires”. Ça énerve ma mère, très angoissée par ça. C’est grave quand même.

Interview réalisée par Ludovic Chataing.

Embryon d’autonomie

Sujet élu le 1er juin avec 55% des votes | 106 abonné·e·s

Le chantier à venir pour une autonomie alimentaire à Grenoble est immense. Au-delà des pratiques citoyennes, ce sont les filières de distribution du producteur au consommateur qui ne sont pas adaptées à une autonomie alimentaire locale de masse. Si la métropole met régulièrement en avant le sujet, c’est surtout pour faire avancer l’idée auprès du public et des professionnels du secteur.

Culture hors-sol à côté de la rue du Vieux Temple à Grenoble.

Depuis le confinement, Grenoble Alpes Métropole met en avant sur son site Internet plusieurs articles pratiques “pour manger local” : listes des marchés, des producteurs locaux et même une carte interactive des commerces ouverts post-confinement. L’intention de favoriser l’achat local y est, sans l’ombre d’un doute. Mais dans l’état actuel, il n’y a pas assez de producteurs locaux et l’organisation est à revoir pour rendre locavores tous les métropolitain·e·s. Pour preuve cet extrait du document “stratégie et plan d’actions” de la Métro concernant les actions à mener pour l’environnement sur la période 2020–2030 :

« Certes, il n’est pas envisageable d’imaginer une autonomie alimentaire complète du territoire, même en mobilisant les productions des territoires voisins. Cependant, il est important que les denrées produites sur le territoire y soient consommées et que les capacités de production agricole soient réorientées vers l’approvisionnement du marché local dans le respect d’un principe d’équité producteur / consommateur. » — extrait du Plan Climat Air Énergie Métropolitain (PCAEM).

Ce document, disponible pour tous sur le site de la Métro, propose trois orientations pour progresser sur le sujet : “relocalisons notre alimentation” (page 176), “incitons les acteurs économiques au changement” (page 253) et “rendons les habitants acteurs” (page 227). Une clé du problème concerne la coopération avec les territoires voisins. Déjà depuis 2015 la métropole était en partenariat avec le Grésivaudan, le pays Voironnais, les Parcs naturels régionaux de Chartreuse et du Vercors. En 2019, se sont ajoutés le Trièves et la Ville de Grenoble.

Pour les dix prochaines années, l‘idée est d’animer un “Conseil de l’alimentation inter-territorial” qui veut réunir un maximum d’acteurs du territoire, y compris le Département et la Région. Les enjeux sont identifiés, un pôle agroalimentaire a été créé, le label Is(h)ere, pour encourager l’achat local, inventé en 2018, cependant les indicateurs de résultats identifiés consistent essentiellement à compter le nombre de magasins de producteurs, de marchés de producteurs et d’agriculteurs labellisés. Les deux autres volets souhaitent sensibiliser soit les citoyen·ne·s à l’achat local, soit les entreprises et collectivités pour mettre du local dans la restauration collective.

Quand on sait que l’alimentation est responsable de 22 % de l’empreinte carbone de la métropole, on comprend bien pourquoi ce secteur entre pleinement dans la stratégie de baisse des émissions de gaz à effet de serre du PCAEM (Plan Climat Air Énergie Métropolitain). Pour autant, les budgets prévisionnels proposés ne s’élèvent pour l’instant qu’à 4,5 millions d’euros sur dix ans pour les trois orientations évoquées plus haut. Cela représente 1 % du budget total (448,5 millions d’euros) prévu par la Métropole pour le PCAEM.

Qu’en pensent les citoyen·ne·s ?

Ugo, membre d’Alternatiba Grenoble, a planché sur le sujet il y a quelques temps avec d’autres membres. Pour lui, la démarche pour l’autonomie alimentaire n’en est qu’à un stade “embryonnaire” avec surtout des mises en relations entre territoires et des objectifs peu ambitieux. Il admet que ce document officiel “fait son job d’objectif”, mais sans plus. “La Métropole dépend d’autres territoires, donc elle contractualise”, renchérit-il. Un mini-débat se lance avec les quelques personnes qui écoutent la conversation place Saint-André. Le sujet intéresse et ce n’est pas étonnant car autour d’eux sont affichées, à l’occasion d’un événement, les propositions de la Convention Citoyenne pour le Climat afin de “réduire de 40% les gaz à effet de serre”.

La loi EGalim votée en 2018 est issue des États généraux de l’alimentation.

Si les trois citoyennes tirées au sort en Isère n’ont pas travaillé dans la commission “Se nourrir”, c’est le cas d’Alain, retraité de 61 ans, brondillant (habitant à Bron, agglomération de Lyon). Pour lui, la difficulté de manger local vient aussi de devoir payer plus cher en achetant directement aux maraîchers. Il déplore qu’il y ait “tellement de choses à dépenser aujourd’hui” et considère “qu’avant on pouvait mettre un peu plus d’argent dans la nourriture” pour “une consommation de qualité”. Connaisseur de la région grenobloise, il confirme aussi qu’il n’y aura pas assez de producteurs locaux si on se limite à la métropole. Il aimerait aussi éviter les déviances comme dans ce reportage de France 2 à Rennes où des serres restent allumées jusqu’à 3h du matin, bouleversant la biodiversité locale.

Même ton sur la potentielle autonomie alimentaire grenobloise pour Lorène, membre d’Alternatiba Grenoble et du collectif Métro, “consciente qu’aujourd’hui c’est impossible sur le territoire”. La solidarité avec les territoires voisins semble pour elle la solution à court terme, allant dans le sens du document produit par Grenoble Alpes Métropole. Pour Ugo, il faudrait un “remembrement” des filières de distribution. Les changements de destinataires ne sont pas si simples. Illustration avec Yann, primeur dans la région, qui a continué à travailler pendant le confinement :

« Ma clientèle était composée de 90 % de restaurants/traiteurs et 10 % de particuliers via des “paniers de fruits et légumes”. Le confinement a strictement inversé ces chiffres et m’a donné un boulot de dingue, car beaucoup plus compliqué. Je suis passé de 25 paniers par semaine à plus de 100 ! Post confinement, j’ai retrouvé mes pros et gardé une cinquantaine de paniers. »

Une projection d’autonomie à Rennes

Trois promotions d’étudiants spécialisés en “Agriculture Durable et Développement Territorial” ont planché entre 2010 et 2013 sur le potentiel d’une autonomie alimentaire pour la métropole de Rennes. Si les tailles de l’aire urbaine et de la ville centrale sont respectivement de 40 000 et 60 000 habitants supplémentaires, cette projection apporte des enseignements intéressants pour la métropole grenobloise. L’objectif de l’étude était de déterminer le périmètre nécessaire pour “nourrir tous les habitants […] à partir des seules ressources alimentaires du territoire local”. En prenant de nombreuses hypothèses comme la réduction du gâchis alimentaire, la réduction de la part de calories animales et plusieurs partis pris comme l’agriculture biologique et produits de saison, les étudiants ont calculé une zone de 22 km de rayon centrée sur Rennes pour une autonomie complète (la métropole fait 14 km de rayon). Dans ce “scénario autonomie”, il faut tout de même consacrer à l’agriculture “30 % des forêts”, “40 % des surfaces en jardins publics et privés”, “46 % des surfaces en espaces verts urbains” et “60 % des toits plats”. On peut alors s’imaginer une ville totalement dédiée à l’agriculture où les potagers de rue sont devenus la norme plutôt que l’exception.

Pour Grenoble, même en gardant ces indicateurs, la projection est encore plus difficile. Grenoble Alpes Métropole calcule une surface agricole actuelle de 15% de son territoire, contre 55% de Surface agricole utile pour Rennes Métropole. Par ailleurs une étude de Utopies, publiée en mai 2017, montre que Rennes entre dans le top 10 des aires urbaines les plus autonomes actuellement. Grenoble est 66ème sur les 100 aires urbaines testées, en dessous de la moyenne nationale.

Dans la région, c’est Valence qui s’en sort le mieux pour le moment avec la deuxième place au classement et une autonomie de… 6,43 %. Il faut atteindre 100 % pour considérer l’aire urbaine comme autonome. Oui, il y a encore beaucoup de travail pour acquérir une autonomie alimentaire dans les grandes villes.

Ludovic Chataing, journaliste web pour L’avertY.


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En attendant l’après

Sujet élu le 2 mai avec 53% des votes |103 abonné·e·s

La privation de libertés liée au confinement aura duré en France presque deux mois. Du 17 mars au 11 mai 2020, les citoyen·ne·s de l’agglomération grenobloise ont dû changer leurs habitudes du tout au tout. D’abord en très peu de temps, deux jours après le premier tour des élections municipales (résultats à consulter par ici), puis très progressivement, selon des directives formulées par le gouvernement et relayées au niveau local par les maires. Cette période a-t-elle été l’occasion d’une prise de conscience des citoyen·ne·s pour l’après confinement ? L’avertY a contacté quelques habitant·e·s au hasard des pages blanches (voir méthodologie en fin d’article). Sept d’entre eux ont pris le temps de répondre pour partager un premier bilan de leur confinement.

Luca est étudiant, il a 20 ans et termine à distance sa deuxième année de BTS. Une fin d’année difficile. Il a fallu continuer à suivre le rythme en télétravail sur les mêmes horaires qu’en temps normal, alors qu’il observait pour lui une tendance à se coucher tard, comme “un rythme de vacances”. Ce temps-là, il l’a passé à réfléchir à ce qu’il pourrait faire pour la suite de ses études. Au début du confinement, il avait le choix entre habiter dans son appartement à Grenoble ou chez ses parents à Vaulnaveys-le-Haut. Il a choisi la seconde option. Face à l’ennui, le confinement l’a poussé à cuisiner au quotidien avec sa mère. Un point commun avec Concetta, 45 ans et mère de famille de quatre enfants. Cuisiner s’est conjugué au pluriel, en famille, “surtout avec les plus jeunes”, qui demandent encore aujourd’hui s’ils peuvent participer. Pour le mari et l’aîné de 19 ans, la reprise du travail a été un soulagement. L’école à la maison a permis d’occuper les jeunes. Un peu. Le déconfinement de Concetta ne s’est pas fait sans effort. “Je me suis habitué” au confinement et puis “petit à petit, on a pu faire une petite sortie”. Avec la peur du virus, “ça a été dur aussi de sortir”. Aujourd’hui, la famille veut profiter des sorties “dès qu’il y aura un peu de soleil” et “surtout pour les petits qui sont en demande”.

Bertrand, 65 ans, est vaulnaviard et retraité. Le plus contrariant pour lui c’était de “faire à manger tous les jours pour les enfants”. Deux jeunes adultes de 17 et 18 ans. Le volume du caddie a augmenté en même temps que le lycée et la faculté fermaient. Sa femme a continué de se rendre au travail “dans l’informatique”, sans pouvoir télétravailler. Ce confinement n’était pas un supplice pour Bertrand, “il faisait beau pendant le confinement donc c’était bien”. S’il n’a pas vraiment accroché à la “muscu” proposée par ses enfants, Bertrand s’est occupé du jardin avant l’heure, toujours pour cause de beau temps. Un point commun avec Véronique, Échirolloise. Il a aussi rattrapé ses petits retards de bricolage sur sa maison. Un point commun avec Jean-Louis, Échirollois également retraité.

Stop ou encore ?

Mais y aura-t-il du changement dans la vie des citoyen·ne·s post-confinement ? Si c’est le cas, rien de radical. Quelques réflexions sur la consommation et les pollutions font surface. Véronique, citée plus haut, télétravaille pour la première fois de sa vie. Elle s’est retrouvée confrontée à la frénésie des achats dans les supermarchés au début de la crise. Ces caddies remplis pour rien et ces rayons vides. Aujourd’hui, elle constate qu’en dehors des courses alimentaires essentielles, elle n’éprouve pas “pour l’instant” le besoin d’aller consommer comme avant. Sans savoir si c’est un changement qu’elle appliquera sur le long terme, elle explique que faire les magasins dans les conditions sanitaires actuelles la rebute.

Côté Grenoble, Jacqueline pense qu’il faut faire plus attention à la nature, aux pollutions. Mais ce n’est pas une idée nouvelle pour elle. Elle espère, sans trop de conviction, “que tout le monde réfléchisse à ça”. Jean-Louis, cité plus haut également, s’est livré à quelques “réflexions sur la vie présente et sur l’avenir”, sans toutefois préciser lesquelles. Par téléphone, il n’avait “guère de temps”. Sa voix était joviale, ses mots rassurants et son humeur laissait deviner un optimiste.

Et si rien ne change ?

Un autre citoyen, qui souhaite rester anonyme, ne voit pas les choses de la même façon. Pendant la période, la confiance qu’il avait dans les médias est passée de “faible” à “le plus bas niveau possible”. “Les médias généraux, que je consulte très peu, réagissaient sur l’instant, amplifiaient des bruits”. Sa réquisition à l’hôpital lui a montré une toute autre réalité. Pour lui c’est “une surréaction politique et sanitaire”. Il a observé, amer, un retour des dénonciations, un couvre-feu, des laissez-passer à signer soi-même, des amis arrêtés par des drones. Il ajoute, “ça m’a fait peur, ça m’a beaucoup déçu”.

« Je me dis que beaucoup de choses pourraient changer en bien dans la façon de voir le monde, et je pense que rien ne va changer. » — citoyen anonyme.

Notre anonyme pense “que l’économie va redémarrer, que la consommation reprendra, que les avions continueront à voler”. Dans son sens, Bertrand estime également que la vie “ne va pas changer fondamentalement”. Il est sans doute encore trop tôt pour conclure à une évolution durable dans un sens ou un autre.

Le déconfinement poursuit ses étapes par tranches de 3 semaines. La vie en société reprend prudemment. Le deuxième tour des municipales arrive le 28 juin pour environ 5000 communes en France, dont Grenoble, Fontaine, Échirolles, Eybens, Seyssinet-Pariset, Sassenage, Saint-Paul-de-Varces, Vif, Vizille, Meylan et Saint-Égrève. L’occasion d’analyser une potentielle évolution politique entre les deux tours.

Ludovic Chataing, journaliste web pour L’avertY.

Les mots de la fin

🔹 « On va s’en sortir. Trouver un médicament ou un vaccin, c’est le principal. On va vivre avec. » — Bertrand.
🔹 « S’il y a un deuxième confinement, moi je suis prêt. » — Luca.
🔹 « L’espoir, qu’il soit cultuel, qu’il soit politique. » — Jean-Louis.
🔹 « J’espère que les gens ne vont pas faire n’importe quoi afin que cette pandémie ne revienne pas. Trinquer avec les copains, c’est bien, mais il faut être prudent. J’ai un peu peur de ça. » — Véronique.
🔹 « J’aimerais qu’on trouve les solutions pour que tout ça n’existe plus. Qu’on puisse être libre, de rester enfermée ça a été dur quand même. » — Concetta.
🔹 « Dans mon entourage, je constate que l’ampleur de l’épidémie et de l’événement est bien moindre que ce que j’ai vu dans les médias. J’ai beaucoup de mal à faire le lien entre ce qui vient de se passer, ce qui a été présenté et la véritable situation. » — Anonyme.

Méthodologie de contact des personnes interrogées

Sur la base des pages blanches, L’avertY a contacté par téléphone une quarantaine de citoyen·ne·s au hasard parmi les villes suivantes de la métropole (nombre de tentatives entre parenthèse) : Grenoble (16 tentatives), Échirolles (4), Saint-Martin-d’Hères (3), Fontaine (4), Vaulnaveys-le-Haut (5) et Vizille (4). Les villes ont été choisies arbitrairement dans l’idée de couvrir des secteurs différents en nombre d’habitants. Grenoble la ville centre de la métropole, la première couronne communiste et le secteur de Vaulnaveys, moins citadin. Les personnes contactées, mais absentes, avaient la possibilité de rappeler suite au message laissé sur répondeur.


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